La littérature comme arme.

par folaferrere

Cette note j’ai commencé à l’écrire hier, dans l’humidité filandreuse de ce dimanche matin alpin, sur l’un de ces carnets grand format achetés chez Muji il y a quelques mois à Paris, comme je le fais depuis quelques années, ayant sans doute trouvé là le support qui convient à l’écriture de ces chroniques sur le vif, le papier recyclé qui les constitue absorbant mieux que d’autres l’encre épaisse des stylos à grosse pointe ( 0,7 voir 0,8mm) qui me tiennent mieux en main que tous les élégants conçus pour de petites mains fines n’ayant jamais usé ni de la hache ni de la masse, ni de ces grosses pelles de terrassiers, comme celle qu’utilisait mon arrière-grand-père au fond des mines de charbon où il fut envoyé à l’âge de douze ans et avec lesquelles on remue avantageusement les gâchées de béton, à même le sol ou dans de grandes gamates au fonds usés et marqués par le tranchant de la pelle. Les petits moleskine achetés par paquet de trois avec leur couverture noire et souple, qui prennent si bien leur place dans la poche arrière de mes jeans, ne me servant jamais qu’à prendre des notes pour mon journal ou à rédiger mes statuts et autres courtes formes qui n’ont d’autres finalités que d’abreuver les réseaux sociaux, d’amuser la galerie et occuper ces espaces, nécessité oblige, au fil des jours qui passent puisque désormais la reine n’a plus qu’un seul nom : communication. Y compris, et peut-être même d’autant plus, que l’on se serait mis en tête de promouvoir la littérature, d’en défendre toute l’acuité et toute la nécessité dans un monde qui finit par prendre les moyens pour les fins, la communication pour l’objet qu’elle promeut.

Cette note, j’ai commencé à l’écrire après avoir acheté « Carnets de Homs » de Jonathan Littell à la librairie des Aravis, à Thônes, samedi après-midi alors que nous n’y étions descendus que pour présenter E-FRACTIONS ÉDITIONS et négocier la diffusion de nos livres, imaginant peut-être également que pourrait s’y donner la lecture-concert de Aimer, c’est résister avec le soutien de la scène nationale d’Annecy, dans le cadre de leur programme « Littérature et Musique » qui s’organise chaque été dans l’un des gîtes des environs.

Acheter « Carnets de Homs » bien qu’ayant absolument détesté « Les Bienveillantes » tant dans leur projet que dans leur forme, et je mentirais si je n’avouais pas avoir très longuement hésité, soupesant le livre, relisant plusieurs fois sa 4e de couverture, feuilletant avidement ses pages à la recherche d’une faiblesse immédiatement repérable sur laquelle j’aurais pu appuyer mon renoncement… Je l’ai pris et reposé au moins trois fois, repartant dans les travées de la librairie en quête d’un autre choix, peut-être quelques-uns de ces gadgets de papeterie qui plaisent tant à V. ou de l’un de ces livres dont vous êtes le héros qui mettent en joie le petit A. depuis qu’il les a découverts un peu par hasard à noël et qui le tiennent en haleine avec presque autant d’efficacité que ses jeux 3DS…

Et le pire étant sans doute que j’ai effectivement acheté tout ça avant de revenir vers la table où reposait cet unique exemplaire des « carnets de Homs », coincés au milieu de polars grand public, de la dernière bluette de Marc Lévy et des cartes de randonnées invitant le touriste moyen à conquérir, bâton en main et sac sur le dos, les montagnes environnantes.

Bien sûr il y a ces trois années passées avec Lawrence dans l’intimité de sa correspondance, dans la beauté crue de ce livre essentiel « La Matrice », la furie sanglante qui ravage le Moyen-Orient depuis bientôt deux ans et la dernière partie de l’entretien de Gérard Chaliand réalisé il y a un peu plus d’un an, la bataille d’Alep qui dure déjà depuis 10 jours et que les admonestations internationales n’endiguent en rien… Bien sûr que tout cela a pesé et pèse encore aujourd’hui sur ma main alors que s’écrivent ces lignes. Certes. Mais plus encore, sans doute, il y a cette farouche conviction que c’est exactement à cet endroit-là que la littérature contemporaine et les écrivains qui la portent ont leur plus grand rôle à jouer aujourd’hui, la possibilité d’ouvrir des brèches dans la langue uniforme et monocorde que produisent les mass-média et que nous répercutons machinalement sans jamais réellement trouver d’alternative convaincante, un peu amorphe, un peu aquoiboniste, moins par volonté sans doute qu’entrainé par ce sentiment d’impuissance qui nous submerge et finalement nous noie… nous laissant seuls sur la grève triste de l’immensité rhizomique, où rien ne vaut tant qu’un bon mot, une photo, ou l’une de ces fausses confessions qui laissent croire à autrui qu’il a, là, un réel accès privilégié à l’intimité des autres…

20120730-144145.jpg

Advertisements