Il faut arracher les doutes aux jours qui meurent.

par folaferrere

Il faut avoir un gosse pour savoir à quel point on peut contrevenir à toutes les règles de survie qu’on aura patiemment élaboré – même les plus élémentaires – pour faire face à l’immonde. Avant, au mieux, on spécule, au pire, on échafaude quelques théories branlantes dont il sera préférable d’apprendre à rire rapidement, quitte à rire jaune parfois, lorsqu’on suffoquera, coincé entre les paquets de populace grégaires profitant hilares de leur repos estival obligatoire, la moitié du cul sur votre serviette, braillant bien plus fort que les normes sanitaires imposées n’autorisent votre iPhone à produire de l’antidote auditif, leurs barquettes de frites mortes exhalant les relents fétides des fonds de sauces rances agonisant sous le soleil de juillet-août, à moins de 50cm du plus délicat des appareils olfactifs. Un coup à réduire en purée la carrière du moins raffiné des nez, c’est certain. Un coup à raviner jusqu’à l’os les champs de culture du vouloir vivre ensemble les plus solides, à pulvériser les optimismes transgéniques les mieux élaborés dans les lofts feutrés des plus choyés et heureux bénéficiaires de la mondialisation qui ne regardent jamais l’immonde qu’au travers des 21-23 pouces de leurs écran-leds trônant sur les plateaux de verre aseptisé de leur bureau.
Et non, je n’exagère même pas. Vouloir vivre ensemble? Oui, pourquoi pas, mais tout de même pas jusque-là, si ?
Pourtant, il faudrait bien. Il faudrait bien continuer à contenir cette furieuse envie de les réduire tous en bouillie, eux et leurs chiards morveux qui braillent à tue-tête en sautant in extremis par dessus vos bras, jambes, tronc, tête, iPhone, paquet de clopes, livre ( livre ?!) tout en crachant, bavant, suant, pleurant, hurlant, s’ébrouant mieux que l’infecte caniche pelé de la rombière débordant par tous les plis de son ensemble rose en lycra, y compris de ses mules à frou-frou dont on se prend à regretter qu’elles ne lui aient pas encore pété les deux chevilles.
Non, avant d’avoir un gosse, on ne sait pas. On ne peut pas savoir. Et sans doute que sans cet aveuglement sournois imposé derechef à la clinique, dès que vient se poser dans vos bras ce petit être encore tout gluant, voir déformé, ses petits yeux tout collés, rien de tout ça ne serait supportable.
Ouais, et il n’y a bien qu’en m’accrochant à ce souvenir déjà lointain que je survis tant bien que mal à l’horreur de l’exercice, la beauté du paysage intervenant à mon humble avis pour moins de 5% dans cette héroïque contention où j’étouffe soigneusement mes pulsions primaires. Je le dis sans sourciller, entre la barbarie et la civilisation, pour toute frontière il n’y a que ça, le souvenir de ce résidu de placenta et la main minuscule et toute fripée de mon fils agrippant l’un de mes gros doigts frétillant à l’idée de s’enfoncer dans l’oeil bovin du mutant bedonnant avec son mégaphone greffé dans le larynx qui hurle à côté de moi.
Encore heureux que ce genre d’hétérotopie ubuesque n’existe que dans le temps archi limité de l’hétérochronie estivale.
Qui voudrait voir durer, aujourd’hui en France, pareille situation, voir s’entasser et se mélanger, dans un espace aussi confiné qu’une plage de station balnéaire, l’aristocratie de souche – il me faudrait vous parler de ce couple d’aristocrates allemands surplombant les ébats grasseillants et variqueux de la masse depuis leurs chaises et leur table en tek installés à l’ombre du grand cèdre, corsetés de pieds en cap, sans échanger trois mots au fil des 4 ou 5h qu’ils passent ainsi à contempler le peuple qui s’étale à leurs pieds. – la bourgeoisie mondialisée qui finit par prénommer ses enfants Zadig – oui, non, alors là il m’a fallu faire preuve d’une concentration quasi surhumaine pour échapper à la déchirure intercostale – la classe moyenne de souche ou d’immigration ancienne qui ne sait plus où donner de la tête à l’heure de distribuer ses ressentiments, les fils et les filles de l’immigration récente observés avec commisération ou avec haine tandis qu’ils ne savent plus qu’elle attitude adopter, oscillant entre provocation enfantine et disparition meurtrière ?
Et pourtant c’est bien de cela dont il serait temps de se préoccuper, de cela et de rien d’autre en priorité, si l’on ne veut pas voir se dissoudre définitivement dans la lâcheté de chacun et de tous, ce ciment qui m’autorise à moquer tout aussi outrageusement qu’affectueusement ce tableau qui, tout imparfait qu’il soit, demeure l’œuvre majeure et fragile de la République.

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