Vacances ? Vous avez dit vacances ?

par folaferrere

Nuit courte, sans rêve, comme je les aime. Juste le temps et le calme nécessaire pour laisser décanter les fourmillements de la veille.

Je crois que je ne connais plus ce temps suspendu des vacances depuis que j’ai quitté l‘école. Depuis que j’ai quitté l’enfance, cet état de dépendance qui nous laisse balloter au gré des obligations et des envies des autres, ce carcan ouaté que l’on finit par nous désigner comme étant déjà toujours ce paradis perdu dont une vie entière, il nous faudrait souffrir la perte. Blessure à jamais ouverte et parfois purulente qu’on viendra fourrager à intervalles réguliers au prétexte d’y retrouver ou d’y préserver quelque chose de cet état d’amibe curieuse qu’on satisfait d’un rien, d’un baiser, d’une caresse, d’un câlin, d’une sucrerie, de l’un de ces jouets en plastique directement prélevé à l’énorme masse de futurs détritus qu’on produit à la chaine au rythme effréné de saisons qui n’ont plus d’autre réelle fonction que d’abriter l’une de ces grand messes organisées de la surconsommation collective.

Et il n’y a sans doute rien que je ne regrette moins que l’enfance, rien qui ne me rende moins nostalgique que cette période de ma vie – somme toute heureuse lorsque je veux bien m’y pencher avec un tout petit peu d’honnêteté, passant l’hiver à la lisière des anciennes forêts domaniales du roi de France qui courent entre Versailles et Rambouillet, le reste aux portes de la Côte d’Azur, entre le bateau, les Îles d’or et les spots de planches à voile, bien avant que l’hystérie immobilière n’ait fini son œuvre de destruction massive, de chirurgie mésesthétique avec l’entrain d’un maçon récemment reconverti dans la pose de prothèse-béton. – Non, définitivement, non, je ne regrette rien de l’enfance, de cette période d’immense dépendance où tout, finalement, était assujetti aux désirs d’autrui et où il me fallait négocier pied à pied pour chaque chose, d’autant plus lorsque celle-ci sortait du champ étroit et hyper réglementé qu’avaient élaboré mes parents, dans l’espoir un peu vain de limiter les sources d’inquiétudes et d’angoisses qui naissent immanquablement avec la parenté. Sauf qu’à ainsi rétrécir les voies, on multiplie les risques de sortie de route. Encore faut-il le vivre pour le comprendre.

En commentant ma note d’hier, Chris Simon pointait en souriant ma détestation des vacances. En réalité ce n’est pas tant leur nature que je déteste que leur fonction qui échappe au maillage de sens sur lequel s’appuie ma vie d’homme. Difficile, pour ne pas dire impossible, pour moi d’avoir besoin de me mettre en vacance d’une vie que j’ai choisie et où se mêlent plaisir et travail sans qu’il soit possible, parfois, de les distinguer l’un de l’autre.

Je sais bien que la notion, comme la valeur, « travail » n’ont pas vraiment bonne presse désormais, dans nos sociétés d’hyperconsommation où le manichéisme prépubère règne en maître incontesté, opposant fièrement le travail réduit à sa seule acception de torture au loisir, auquel on aura prêté un peu légèrement la qualité de synonyme du nom liberté et dont on aura d’abord pris soin, avec délicatesse et attention, d’évider tout le sens et toute parenté avec la notion de responsabilité

Sans doute parce que chez moi, le travail comme les responsabilités ont été, et sont encore aujourd’hui, les deux clefs ultimes qui m’ont d’une part permis d’arracher ma liberté à ce monde infernal de l’enfance carcérale, où rien ne me paraissait plus détestable que de ne pouvoir décider pour moi-même au seul prétexte qu’un enfant ne saurait assumer réellement les conséquences de ses actes et d’autre part à l’aquoibonisme de ce temps, au refus généralisé d’assumer toute autorité, soit, étymologiquement parlant, d’être l’auteur d’un désir, acceptant en conséquence d’en assumer les risques et les dépens, les succès comme les échecs, la gloire comme la honte, créant par-là même les possibilités de tracer un chemin, fut-il étroit et incertain, vers une issue, une voie d’échappée claire à ces marécages où naissent les idéologies les plus tristes et les plus noires, celles que l’on porte par lâcheté ou qu’on favorise par simple désintérêt et par ennui, comme ces adolescents qui aiment jouer à se faire peur, persuadés qu’ils sauront toujours s’arrêter à temps, que tout ceci n’est finalement pas bien grave et que, de toute manière, mieux vaut ça que la langueur monotone d’une démocratie de vieux où l’héroïsme est mort avec la disparition des champs de bataille, quand il suffirait qu’ils s’essayent une seule fois à réellement prendre le risque de porter une parole dans ce monde, pour se rendre compte combien il peut en coûter de marcher têtu, au risque de soi-même, hors des sentiers battus…

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