Dans les yeux de Norma Jeane

par folaferrere

Dans les yeux de Norma Jeane…

« Toi, tu l’aurais sauvée… ». Elle avait lâché ça à travers ses yeux embués, ses jolis pieds ramassés sous ses fesses, sur le canapé en velours beige qui tourne le dos à la grande baie vitrée au fond du chalet. Il devait être un peu plus de 22h, la voix chaude d’un comédien déroulait lentement vers sa fin le commentaire tiré du livre de Michel Schneider sur la légende de Norma Jeane…Je venais de publier ma note sur les vacances, et commençais à corriger l’article de fond que j’écris sur l’édition numérique, en attendant que nous allions nous perdre dans la nuit noire sur les routes de montagne, l’un à côté de l’autre, nos pas en cadence, le souffle court, comme nous nous efforçons de le faire chaque soir depuis quelques temps, marchant vite, d’un pas pressé vers les sommets comme dans la descente, comme s’il fallait toujours distancer l’orage, battre la pluie dans une course folle avant de se précipiter sur le lit où nous nous étalons, les nerfs lavés par l’effort.

« Toi, tu l’aurais sauvée… ». Le petit bout de phrase lâché dans le silence épais que je ne trouve jamais qu’ici, sur le flanc des Alpes, qu’elle n’aime pas vraiment n’ayant jamais su apprivoiser la haute montagne qui l’effraie, pesant sur ses angoisses aussi surement que le ciel gris foncé, le ciel baudelairien de ce petit matin ; comme si le temps devait en rajouter, comme s’il ne pouvait y avoir d’alternative à l’enfermement dans le vase clos de ses incertitudes, son grand carnet noir à la couverture damassé irréductiblement fermé sur la table, son Iphone comme un entonnoir, un trou noir l’aspirant irrémédiablement pour la ramener au documentaire d’hier soir pris en cours, tandis qu’elle m’attendait et que dans le bureau le petit A. jouait sur l’ordinateur, l’autre télé allumée sur les JO de Londres. Jusque-là j’avais écouté d’une oreille distraite ayant depuis longtemps déjà répondu pour moi-même à la violence du monde à l’égard d’une femme dont la sensualité incandescente fait irrémédiablement barrage à la domination simple des hommes, non qu’elle la préserve de leur violence ou de leurs sales petits désirs, les provoquant même, mais parce qu’elle les laisse à jamais incertains, à jamais friables, colosses d’argile ou de papier mâché devant cette puissance sexuelle qui les tient et les menace jusque dans les bureaux les plus sûrs, au sommet de la pyramide du monde.

Hitchcock, plus encore qu’Arthur Miller, aura tenté d’en minimiser la puissance en la réduisant au rang de pute… Une femme avec son sexe au milieu du visage qui l’aurait certainement empêché de réaliser Vertigo ou Les Oiseaux, la façade glacée de Tippi Hedren dissimulant mal ces failles par lesquelles il saura s’engouffrer pour la maltraiter, la bousculer et la salir – comme l’a si bien montré Louis-Stéphane Ulysse dans son roman Harold – Mais Norma Jeane… Les femmes pudiques et coincées, rentrées sur leur désir étouffé, la haïssaient déjà toutes, les hommes en avaient fait leur objet de désir absolu, il ne restait rien à faire, aucun espace où asseoir son pouvoir, il ne restait qu’à la rejeter et la fuir.

Elle n’a pas besoin de me dire, il n’y a pas besoin de mots, à cent lieux j’entends le bruissement de ses craintes mettre en branle la machine de mort qui s’obstine à vivre en elle. Je peux être à l’autre bout du monde, je sais lorsque le monstre s’éveille. Je le sais et je lui fais face. Toujours. J’en connais les risques, j’en mesure le prix, je sais la part de prétention qu’il me faut nourrir pour croire que j’y survivrai toujours, mais renoncer à ce combat-là et fuir, je ne le peux pas…

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