Une déchirure dans le silence.

par folaferrere

L’épais silence des Alpes… Dans ce petit matin cotonneux, avalé par le vrombissement infernal des pales de l’hélicoptère qui installe les pylônes de la nouvelle remontée mécanique du Stade du Loup, j’aurais pu m’étrangler à deux mains d’avoir écrit un truc pareil la veille, s’il n’y en avait une qui s’obstinait à s’accrocher à mon stylo pour remplir ces carnets… Ce qui équivaudrait presque à considérer ce TOC comme ma meilleure garantie de survie à ce monde…
Ceci étant, de là à dire qu’il me fait vivre, il y a encore un pas – pour ne pas dire un canyon – que je m’abstiendrai de franchir, les foules hagardes et hystériques ne se précipitant ni sur moi, ni pour acheter mes livres dans les travées de quelque distributeur culturel géant, pas plus d’ailleurs que les programmateurs ne me font de pont d’or en espérant que j’accepte de produire dans leur salle ma dernière création. Non, non, on en est franchement loin, je peux sans mal apprendre à raison garder, à faire du sang froid ma seconde nature, à rassurer le médecin que je n’ai pas sur l’état de ma tension, je ne risque rien. En même temps, peut-être que si je n’étais pas aussi borné, que si j’avais accepté de soulager mon premier roman de toutes ses parties compliquées, ces évocations et parallèles entre la mort de Zweig et de Camus, pour m’en tenir aux déboires amoureux du je presque trentenaire qui tentait de faire entendre un bout de la complexité des choses, comme me l’a gentiment conseillé mon premier éditeur(?!), qui depuis s’est entiché de Marc Lévy comme parrain de cette collection où il l’a publié, je n’en serais pas là. Encore que j’aurais pu rattraper cette erreur de jeunesse en arrêtant de considérer qu’il y a aussi peu de rapport entre le métier d’écrivain et celui de vivre qu’il y en a entre la carte – même agrémentée des images satellite de google maps – et la chair du monde, acceptant sans rechigner quelques travaux de commande – au moins en ne foutant pas en l’air le premier qui me tombait tout cuit dans les mains – qui m’auraient aisément permis de survivre comme un ensemble tuba, palmes et masque au milieu de l’océan. Soit me donner juste ce qu’il faut de répit à la petite semaine, mais tout de même pas un ticket de troisième classe à bord du Titanic, qui me laisserait encore une chance d’atteindre la rive.
Donc non, il faut bien raison garder, au mieux ce TOC m’empêche de m’étrangler à deux mains lorsque je dis une connerie en en retenant une occupée, ce qui n’est déjà pas si mal.
Impossible d’écrire, là, au milieu du vacarme assourdissant de cet unique danseur obèse sans penser aux civils d’Alep pris sous les bombardements, bien loin des exploits mirobolants de Usain Bolt et de la NASA, de cet enthousiasme de gosse qu’ils ont su faire naitre et qui m’enchante autant qu’il m’atterre, humains si humains, capables du plus extraordinaire comme du pire, parfois concomitamment, sans qu’il ne soit possible de croire réellement que nous finirons par sortir un jour de cette monstruosité, enfants barbares brisant nos jouets avec la dextérité d’un lynx abattant sa patte griffue sur sa proie avant de se repaitre du sang chaud qui dégouline de la gorge ouverte du vaincu… La NASA exulte tandis qu’à l’Est on commémore l’anniversaire de l’anéantissement de Hiroshima, la catastrophe de Fukushima comme une ombre vivace glissant entre les vivants et les morts et le silence comme linceul puis comme tombeau où reposent le hurlement muet des sacrifiés…
Mais heureusement me dira-t-on, il y a ce formidable espoir né avec internet, cette lumineuse fenêtre qui s’ouvre sur le monde pour chacun et pour tous, cet extraordinaire outil qui permis aux rebelles de faire entendre l’agonie des leurs aux quatre coins de la planète, sortant même de ses confuses rêveries le philosophe pour qu’il accoure séance tenante à leur chevet avec la lucidité d’un moine décrivant le faste d’un bordel à un eunuque aveugle et sourd.
En attendant la finale du 100m masculin hier soir et ayant mis en ligne ma note précédente, j’écoutais l’émission de PPDA sur France 5… Giono, de chardien de circonstance, abrité dans sa maison-refuge au cœur de la Provence après l’expérience traumatisante de la Grande Guerre, inventant ses mondes en s’abritant du monde je me disais que c’est, finalement, surtout cela que nous a offert internet, la possibilité pour chacun de se bâtir un lieu-refuge fictionnel qui lui tient lieu de béquille, la possibilité pour chacun et pour tous et non plus seulement pour quelques uns pour qui, nécessité faisant force de loi, l’atopie devient l’unique moyen d’être au monde, comme l’a si intelligemment montré Eric Bonnargent dans son essai Atopia, petit observatoire de littérature décalée
Mais je ne peux m’empêcher de me poser cette question récurrente : Quel monde et quel mode de vouloir vivre ensemble IRL puisque c’est encore là que tout se joue, serons-nous capables d’inventer, nous qui ne cessons de le fuir et de l’exécrer…?

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crédit photo Vanda V Laf

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