Un blog, pour quoi faire ?

par folaferrere

Pourquoi t’écris des chroniques papa ?
A. m’a lancé ça comme ça, avec toute l’innocence de ses onze ans, un peu impatient que je lâche mon carnet pour venir lui libérer de l’espace sur mon ordinateur, qu’il puisse enfin télécharger la nouvelle mise à jour de son jeu. Et je n’ai pas besoin que V. en rajoute pour savoir ce qu’elle en pense.

Le soleil a repris ses droits dans le ciel de Savoie ce matin et je cuis légèrement, assis à la grande table ronde de cette terrasse suspendue que je ne sais voir autrement que comme le pont d’un bateau perdu au milieu de l’océan. Sans doute parce qu’il serait plus doux, parfois, de nous imaginer loin de tout, libérés de toute obligation, n’ayant rien d’autre à faire que vivre, écrire et aimer. Malheureusement, mon mode d’être au monde n’est pas l’atopie, tout au moins pas tout le temps, seulement par intermittence, lorsque la charge de vacarme a été trop violente ou trop longue, que la bataille en cours m’a épuisé, ou, si ce n’est moi tout entier, ma réserve de duperie nécessaire sans laquelle il est impossible de croire et de faire. Il est vrai que je m’étais promis de ne plus tenir de blog après avoir fermé le premier ouvert en 2005, quelques mois après la parution de mon premier roman, imaginant un peu vainement pouvoir y faire une sorte de communication indirecte autour de mes livres.

Ne pouvant assurément pas me taire tout à fait dans ce monde où règne seule en maîtresse incontestée la communication, j’avais fini par opter pour une participation à la revue Strictement-Confidentiel et au journal du spectacle vivant, Les Trois Coups. Mais cette activité restait encore trop chronophage et bien peu rentable comparée à la somme de travail qu’elle exigeait, d’autant plus que mes actions IRL prenaient de l’ampleur. Alors comme tout le monde, pour ne pas abandonner totalement le navire internet et garder un espace où dire quelque chose de mes travaux et actions en cours, j’ai fini par échouer sur les réseaux sociaux. Après tout, un lien, quelques statuts ou quelques tweets, ça ne mange pas de pain et ça permet de continuer à gigoter avec tout le monde dans ce grand bal de dupes qui nous occupe désormais et nous laisse croire, comme le pain et les jeux hier ou la loterie aujourd’hui, qu’on est finalement pas si mal en point, pire même, que la chance pourrait tourner…( N’a-t-on pas vu ces dernières années quelques blogs publiés par de grands éditeurs, voir de grands éditeurs publier des livres directement tirés de nos activités réseaux maniaques ?)

L’autre raison qui m’avait peu à peu fait renoncer à la pratique du blog et à la tenue de chroniques écrites et régulières – que j’avais commencé à remplacer dès 2007 par des entretiens vidéos – tenant sans doute à cette conversation que j’avais eu avec Louis-Stéphane et Anne-Laure et qui s’était conclue sur le fait que le danger réel de ces pratiques, pour un écrivain, était le tarissement de cette source fragile de l’écriture à laquelle personne ne puise indéfiniment en toute impunité. Non pas tant dans le fond, une vie ne s’épuisant pas dans toute une œuvre, mais plutôt dans ce que cette écriture régulière, voir quotidienne, libère de cette tension nécessaire qui donne la force de se poser à sa table de travail, cul et ventre nus comme le suggérait G. Bataille, pour tenter d’arracher de soi quelque chose qui fasse littérature.

Qu’on le prétende ou non, on n’écrit pas de la même manière – en tout cas pas moi – lorsqu’on rédige une note de blog ou un article que lorsqu’on travaille à un texte dont on envisage qu’il pourrait être publié ou joué. Depuis plusieurs mois j’ai entamé l’écriture d’un journal de guerre en zone de paix et rien de ce que j’y écris ou de ce qui s’y écrit ne ressemble à ce que je peux donner à lire ici ou là dans ces espaces ouverts à tous les vents… Je ne le fais pas exprès, en aucun cas je ne le force, c’est ainsi, comme si ces lieux ouverts à tous les vents comme j’aime à les nommer, repoussaient cette sorte d’intimité, ce rythme particulier qui s’impose pour chaque texte un peu long dont je sais qu’il aura non seulement un début et une fin, mais cet écrin, cet espace délimité du livre qu’il soit de papier ou sous la forme d’un fichier numérique, peu importe dans le fond, seul compte qu’il soit et reste Le lieu de cette conversation intime entre moi et le lecteur (ou le spectateur, le plateau de théâtre tenant lieu d’écrin au même titre que le livre.). Et si je parle de cela aujourd’hui, c’est parce qu’il m’a fallu m’y pencher un peu plus précisément lorsque nous avons évoqué la création de l’une des collections d’E-FRACTIONS ÉDITIONS Il a bien fallu que je cesse d’éluder cette question de fond qui courait pourtant dans nombre de conversations et discussions que j’ai pu avoir avec d’autres acteurs du milieu littéraire ces dernières années. Pourquoi diable, moi, aurais-je envie de circonscrire et de payer pour quelque chose que les écrivains qui tiennent un blog semblent nous offrir tous gratuitement et sans effort au quotidien ? Et la réponse est aussi simple que ça, parce que, tous autant que nous sommes, quand bien même échappe dans tous nos écrits quelque chose de notre langue, de cette lalangue , ce style qui définit un écrivain, nous n’écrivons pas de la même manière ni les mêmes choses lorsqu’il s’agit d’une note de blog ou d’un article (et je crois que l’exemple vaut particulièrement pour les notes de blog qui, en tous points, peuvent paraître semblables à un journal qui s’écrirait au jour le jour, contrairement à un article qui répond à des codes et des conventions qui, de facto, l’éloigne de la littérature.) que lorsque nous écrivons un texte destiné à devenir un livre et/ou une pièce dite et jouée. Peut-être parce que nous savons que, quoiqu’il arrive, ce texte ne sera jamais destiné qu’à quelques uns, qui auront eux-mêmes fait le choix de l’acquérir, que pour cela il aura fait l’objet d’un travail différent, qu’il résultera d’un choix – de nous même et d’un éditeur – et de cette décision si difficile à prendre parfois à l’heure de finir, de clore le récit pour le laisser partir entre les mains d’autres qui, à notre suite, referont le chemin de cette écriture close, ayant un début et une fin, circonscrite dans l’écrin d’un livre ou celui d’un plateau de théâtre…

Et finalement, il n’y a bien que là, dans ce lieu que je pouvais tenter d’en dire quelque chose…

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