Mark SaFranko et moi…

par folaferrere

Initialement ce billet a été publié sur le Salon-Littéraire

Si je n’avais que bien peu de certitudes en montant dans l’A380 qui devait m’emmener à NewYork début juin pour la BookExpo América, j’en avais tout de même une qui gommait toutes mes interrogations quant au bien fondé de ce voyage décidé dans l’urgence : j’allais rencontrer Mark SaFranko chez lui, au milieu de cet univers qui sert de cadre à chacun de ses romans publiés en France par les éditions 13e Note et qui continuent à faire vivre cette NewYork découverte à l’adolescence et au début de l’âge adulte, que je m’étais toujours promis de retrouver un jour et de raconter. Quand je serais devenu grand, grand et écrivain puisque telle était, déjà, mon unique obsession, au printemps 1989, lorsque je l’ai découverte la toute première fois. Et je ne remercierai sans doute jamais assez Éric Vieljeux, non seulement d’avoir décidé de devenir éditeur, mais plus encore d’avoir décidé de devenir l’éditeur de ces mecs-là, et de m’avoir ainsi permis de rencontrer cette voix à nulle autre semblable, un jour d’avril 2009 où, comme à quelques rares exceptions près, je rodais sans but précis entre les rayonnages d’une librairie de quartier, L’Arbre à Lettres de la rue Boulard en l’occurrence, humant, touchant, feuilletant les livres en quête d’une autre voix, de l’autre musique d’une langue, comme ce soir de novembre 2003, dans les travées de la Procure rue Bonaparte où la petite couverture multicolore du « Mon Ange » de Guillermo Rosalés, publié par Actes Sud, avait attiré mon œil… Exactement comme ce matin d’avril 2009, lorsque tournant le dos aux livres de poches, j’ai aperçu la couverture, mais peut-être plus encore son titre qui irradiait au milieu de l’étagère : « Putain d’Olivia ! ». J’avais laissé Vanda dormir pour aller marcher, cherchant l’épuisement salvateur au milieu de la préparation du festival place St-Sulpice, des tensions inhérentes qui montaient à quelques semaines de l’ouverture pour finir par échouer là, dans ce qui me semble toujours, hors écriture et et loin de Vanda, le seul lieu-refuge, la seule oasis au milieu de la fureur du monde…

J’ai contourné la table et les présentoirs qui s’interposaient entre le livre et moi pour m’en saisir, dubitatif à la découverte de cette maison d’édition que je ne connaissais pas mais à laquelle, d’emblée, je reconnaissais du style pour ses choix graphiques… Je regardais cette femme en photo, les mains sur les hanches qui ne laissait pas douter une seule seconde de sa détermination à faire exploser l’orage qui grondait sourd en elle… Il y avait ce quelque chose de cette beauté sauvage qui m’avait rendu dingue dès le premier jour où j’avais aperçu Vanda… En retournant le livre pour lire sa quatrième de couverture, je craignais la déception d’un contenu sans rapport avec son titre et l’idée que j’étais déjà en train de m’en faire, débordé par mes propres obsessions…

« Mark SaFranko sort de nulle part. Un homme sans limite ni frontière, une espèce d’ovni littéraire que seuls quelques initiés sont capables de localiser.[…] Une écriture au corps à corps dans la lignée d’un Fante, d’un Miller, d’un Bukowski[…]

[…] Larmes amères et sexe pour Max Zajack, le héros, amoureux fou d’Olivia Aphrodite Tanga, beauté énigmatique […] qui l’entraîne dans l’abîme d’une passion addictive[…] « 

N’en jetez plus aurais-je pu dire, mais je voulus savoir et ouvris le livre pour lire cette nouvelle autre langue… Et ça tapait fort, aussi fort qu’un punk s’acharnant avec obstination sur l’instrument malheureux qu’un inconscient lui aura mis entre les pattes… Ce texte suintait la vie, la dure, la furieuse, celle qui nous échappe sans cesse puis nous rattrape quand on vient de lui tirer sa révérence, enfin déterminé à se ranger des voitures… Alors le corps se remet en mouvement, la bite à battre plus vite que le cœur, l’urgence balaye tout ce qui, hier encore, ne souffrait ni l’attente ni l’hésitation, ces obligations de tout homme hautement responsable qui burine à longueur de semaines dans l’espoir aussi vain que pathétique de se creuser une place dans le béton ranci du corps social avec la ferveur du mec, un flingue sur la tempe, qui creuse sa tombe dans le désert aride du grand Ouest… Merde ! Une passion peut-elle vraiment être autrement qu’addictive ? Une passion molle ? Morte ? Sereine ? Constructive ? Raisonnable ? Époque de misère sémantique qui ne produit cette Novlangue indigeste que dans l’absurde espoir de tout y faire entrer. Tout, et le contraire de tout, pourvu que ce soit vendable, monnayable, illusoire et vain… Du vide à la tonne, des trous noirs en batterie, de l’absolu marketé à la petite semaine pour le péquin moyen, sa ménagère bovaryste en devenir qui bientôt s’émoustillera bravement sur les réseaux sociaux grâce aux 27 pouces de son PC dodu, acheté à crédit dans l’officine locale de n’importe laquelle de ces chaînes de la grande consommation obligatoire…Des temples de la chirurgie esthétique du ciboulot… T’y entres, t’y baves puis tu dé-penses… Fin des encombrements névrotiques, il ne reste plus que ce même encéphalogramme plat qui pousse son cri morne dans le ciel artificiel de nos vies cadencées…

Alors évidemment, lorsque j’ai su fin avril qu’on me payait gentiment le billet et la chambre d’hôtel pour aller à New-York un mois plus tard pour la BookExpo America 2013, la première et unique idée qui s’est mise à marteler mon cerveau tandis que mon interlocutrice me demandait si je pensais que ça pourrait être intéressant pour nous, pour les éditions E-FRACTIONS de faire ce voyage, c’était bien la perspective de rencontrer Mark chez lui, là, dans cette NYC que j’avais tant aimée et que chacune de ses lignes me restituait avec ses odeurs et son vacarme, sa saleté merveilleuse qui avait si fortement résonné en moi, à 16 ans et ne m’avait plus jamais quitté depuis, me poussant même à ignorer ce que tous les indicateurs médiatiques s’obstinaient pourtant à signaler depuis l’avènement de Rudy Giuliani à la tête de la grosse pomme, que cette NYC-là n’était plus, officiellement morte et enterrée depuis la seconde moitié des 90’s, ne survivant plus qu’entre les lignes des romans de ces quelques grands écrivains qui lui avait survécu, SaFranko, McCann, Fante fils et certainement pas le gentil Paul Auster qui en révèle une autre, une New York parallèle et glamour qui, en quinze ans, s’est taillée la part du lion… Bref, sous la plume rageuse de quelques furieux qui n’en finiront sans doute jamais de dire la venimeuse beauté qu’elle incarna tout au long du XXe siècle, elle qui avait su accueillir cette élite intellectuelle et artistique juive-allemande traquée par la vieille et monstrueuse Europe des années 30… Qui a su l’accueillir, l’intégrer et s’en nourrir pour devenir La capitale du monde occidental pendant près d’un demi siècle.

Certes, et il serait vain que je dénie, « Putain d’Olivia » vint me rappeler à coups de marteau que c’est dans ce rythme-là, des phrases qui pulsent comme les battements d’un cœur au bord de la tachycardie, que quelque chose peut se dire de la fureur de ce monde, et au milieu, de la fureur érotique d’un homme qui ne se dresse plus que pour une seule, dût-il y perdre la boule…
Mais Mark SaFranko ne s’est pas révélé l’homme d’un seul livre. En lisant « Dieu bénisse l’Amérique », c’est l’ombre de H. Miller, de ce géant que j’avais cru l’un des rares, dans cette seconde moitié de XXème siècle à avoir su portraituré le « cauchemar climatisé » qu’incarnait désormais l’Amérique victorieuse, que j’ai vu sourire par-dessus l’épaule de cet écrivain que je découvrais… Non seulement SaFranko se hissait parmi ces quelques grands écrivains américains qui m’autorisaient à penser que tant que çe pays produirait de tels parfaits « sociaux-traitres », rien ne serait certain, pas même le pire, mais en prime cet enfoiré, fou de Céline et de Simenon, se payait le luxe d’être vivant !
Et qu’il soit vivant me laissait cette possibilité de penser qu’un jour, peut-être, pourquoi pas, etc… Ceci étant, foutraque et étrangement moins urgentiste que je ne le laisse paraître parfois, jusqu’au mois de mars 2012, je n’avais pas plus cherché que ça à forcer ce moment… Peut-être simplement parce que je savais qu’il y avait entre lui et moi un fil ténu qui conduirait un jour à cette rencontre… Je n’en sais rien…
Dans le hall de la BEA où nous nous étions donné rendez-vous, je n’ai pas eu besoin de plus de deux secondes pour savoir immédiatement que c’était lui, le colosse trafiquant malaisément sur son smartphone en attendant que je me pointe. Pas plus qu’il ne s’est posé de question en me voyant rappliquer, ma casquette vissée sur la tête, heureux de pouvoir fuir un moment enfin le grand business-bordel de cette immense foire américaine aussi peu préoccupée par la littérature que ne le sont, partout dans le monde désormais, les trafiquants de livres qui s’arrachent le marché…
Ce qui nous a occupé après, outre la littérature, dans le fond, ne regarde pour l’instant que nous, sauf peut-être ce constat commun que nous fimes qu’être devenus pères avait définitivement mis fin à notre état de fils de… Que c’était-là un changement radical qui mettait un terme à la possibilité volontaire de sombrer, et qu’après tout, quitte à avoir survécu jusque-là, nous pourrions bien nous faire le plaisir de rendre encore quelques coups… Et si possible ensemble, puisque tel était, in fine, l’objet de cette rencontre, après près d’une année d’échanges de mails…
Donc, et en attendant de voir surgir traduit en français, d’autres facettes de cette œuvre foisonnante et incontournable, je ne saurais trop vous conseiller de plonger dare-dare dans ses romans publiés chez 13e Note, et en particulier les deux cités plus haut dans ce billet : « Putain d’Olivia ! » et « Dieu bénisse l’Amérique« , en commençant par le second peut-être, histoire de vous faire une idée de ce à quoi ce mec a survécu, gamin, et d’où peut bien provenir cette rage joyeuse qui supporte toute son œuvre !

Franck-Olivier Laferrère, juillet 2013, au sud de nulle part…

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