« Sur la route again » de Guillaume Chérel

par folaferrere

Initialement ce billet a été publié sur le Salon-Littéraire

Non, non, je ne le crois pas, contrairement à ce qu’écrit le journaliste de Libé dans sa chronique, Guillaume Chérel n’est pas fou. Non. Ou alors, seulement au sens ou nous aimons que cela soit dit, comme ça l’était quand nous étions petits et que nous nous faisions remarquer en classe, hors cadre, osant ce qu’aucun autre n’aurait osé, rétorquant, bravaches, aux invectives professorales avec la morgue des petits cons persuadés que leur vie est, et sera toujours, ailleurs, hors du troupeau des bêtes laineuses qui passent des champs à l’étable et de l’étable à la tonsure avec la mollesse obéissante des renonçants…

Donc non, Guillaume Chérel n’est pas fou, ou seulement dans la définition un peu glamour de cette fureur de vivre qui conduit certains d’entre-nous à brûler des vaisseaux qu’aucun autre n’abandonnerait sans être sérieusement menacé de mort. Mais dans le fond, n’est-ce pas ce qui se produit pour tout furieux vivant qui se voit octroyer une place où il pourrait s’installer et regarder tranquillement défiler sa vie jusqu’à la tombe ? Ce genre de perspective ne claque-t-elle pas dans leur ciel comme la plus absolue des menaces de mort ?
La vie est dans le mouvement, la route est ce mouvement et donc ce qui seul peut être décemment qualifié de Vie (avec une majuscule) est dans et sur la route. Quel qu’en soit son prix. Sauf que chez Guillaume Chérel, ce postulat relativement simple dans l’énoncé ( je dis bien dans l’énoncé parce que dans les faits, c’est, toujours, une autre histoire.) se complique quelque peu de sa volonté farouche d’être aussi un bon père. Nombreux sont ceux qui ont renoncé devant l’insupportable de cette tension quasi schizophrène, choisissant l’une ou l’autre de ces alternatives que tout semble toujours désigner comme antinomiques et qui explique pourquoi les bons pères ou assimilés (fac similiés ?) sont bien plus nombreux que ces autres déclarés fous à bon compte et à la satisfaction de tous. Admirablement fou, c’est ainsi que La société construit le paradigme sur lequel elle se fonde et croît de génération en génération.
Une majorité molle, plus ou moins en accord avec cette idée du renoncement nécessaire et quelques autres, quelques météores irradiant les cieux de leur courte et intense existence à laquelle, ils auront tout sacrifié…
Et cela vaut pour les hommes comme pour les femmes…
Guillaume évoque les grandes figures qui l’ont guidé depuis ces débuts dans l’âge adulte, les frères Jack, Kérouac et London, Cendrars, auxquels, pour ma part j’ajouterais le Camus de « Jonas ou l’artiste au travail », cette nouvelle écrite après guerre alors qu’il logeait au frais de Gallimard dans un appartement tout en enfilade quelque part dans le 7eme arrondissement et dans laquelle il raconte cette « impossibilité » quasi consubstantielle à l’état d’être artiste de pouvoir assumer sa famille…

J’écrivais un peu plus haut que cela valait pour les hommes comme pour les femmes, songeant aux quelques grandes figures qui brillent au frontispice du temple de La Liberté qui se conquerrait plus difficilement encore que l’on soit d’un genre ou d’un autre mais qui se révèle toujours d’un prix exorbitant pour chacun.
Je pensais à Lou Andrea Salomé et à Monique Lerbier, l’héroïne de « La Garçonne« , best-seller de 1922 qui valut à son auteur, Victor Margueritte, de se voir destitué de la Légion d’Honneur. Une première. Ne pas avoir d’enfant, ou les abandonner, tel serait donc Le prix à payer pour pouvoir être soi, si tant est qu’il soit impossible de l’être en étant père ou mère… « Bon », c’est encore une autre histoire.

Sur la route again, cette route qu’il a voulu reprendre de toutes ses forces, vingt ans après son dépucelage, arrachant le soutien de la fondation Stendhal pour y parvenir, Guillaume y est souvent seul, seul au milieu de la foule des autres, seul chez ces « amis » qui l’hébergent et qui, plus ou moins vite ne le supportent plus, lui et sa grande gueule, lui se miroir de près de 2m qui leur rappelle combien ils sont statiques et peut-être presque morts quand lui s’acharne à Vivre, à exister plutôt que vivre écrit-il plusieurs fois au cours de ce récit qui s’échine à rattraper le troupeau de chevaux au galop qu’évoquait Cendrars… Ou Neal Cassady, je ne sais plus… Il est seul et parle à Jack, il est seul et écrit sur son blog ouvert sur le site de Libé et sur lequel une horde de « gremlins »( ce que d’aucuns appellent des trolls) le houspille tout au long de sa route…
Et puis il écrit à Louna, sa fille… Une longue et belle lettre comme les pères devraient en écrire plus souvent à leur fils/fille… Une déclaration d’amour comme on aimerait, peut-être, qu’il y en ait eu un au moins, de nos deux parents, pour nous en écrire une semblable… Une lettre sans fard pour qui le connait un peu…

Sans fard, son récit l’est, du début jusqu’à la fin, et il bat la mesure de la route comme un boxeur joue de la salope, son jab, pour tenir à distance l’adversaire… Mais la route est un corps à corps, dans les cordes, ou les fauteuils inconfortables des bus Greyhound qui le transportent des jours durant à travers l’Amérique… Une Amérique qui n’a plus rien de commun avec celle de Jack et Neal, une Amérique de « zombies » qui n’ont rien du glamour de Walking dead ou Worl War Z… À moins qu’il n’y ait que ça à entendre dans cette invasion de zombies sur les écrans depuis quelques années, cette peur qui hante tout américain de finir underground, l’un de ces rats, ces fucking rats comme nous désigne tous, Salvador le français de L.A qui passe son temps libre dans le resto de Robert de Niro… L.A, cette ville sangsue qui l’accroche, qui le scotche a-t-on envie d’écrire au fil des pages et des bitures qui s’enchaînent… Guillaume veut fuir, mais L.A tient bon… Jusqu’à ce qu’il s’en arrache, enfin… Pour reprendre sa route vers son vrai but, Mexico… Parce que Guillaume est un mexicain, un brigand au teint mat dont « la tête est une forêt », un mexicain géant qui les dépasse tous de deux têtes comme le Bill Clancy des nouvelles de FX Toole, un brigand au grand cœur qui s’enrage devant la misère et ne trouve d’apaisement , un semblant tout au moins, presque paradoxalement, dans ce Mexique multicolore où l’on fête les morts et dézingue à tour de bras les vivants, pour la moindre histoire de cul ou de drogue… Et Guillaume de reconnaître que cette vie de misère à courir derrière ce fric qu’il a tend méprisé par le passé, est dure, de plus en plus dure avec les années qui passent, inexorable sablier du temps qui l’emportera à la fin, de toute façon, quelle que soit l’énergie qu’on aura déployé à lui résister… Mais c’est pourtant là qu’elle se niche, cette chienne de vie dont on ne veut rien lâcher, rien céder quitte à tout y laisser… Dans ce combat acharné, démesuré et perdu d’avance… Dans les accrocs, dans le « it » de cette morgue de sale gosse indomptable qu’il faudra finir par tuer pour qu’il la ferme enfin, une bonne fois pour toute, sa grande gueule…

En écrivant ces lignes me revient en mémoire la critique un peu veule d’un chroniqueur à l’eau tiède qui, évoquant un auteur qui venait de faire paraître un roman ambitieux en 2010, conseillait de lui préférer son mur Facebook… Eh bien avec ce livre de Chérel, il faudra admettre que c’est exactement le contraire qu’il conviendrait de faire : De toute urgence déserter son mur Facebook pour le lire… Le lire avec tout le savoir vivre qu’exige un savoir lire digne de ce nom… Ce livre est un cri qui s’adresse aux vivants, à celles et ceux qui, bien que sachant l’entreprise vouée à l’échec, ne céderont rien jusqu’à leur dernier souffle…

Je me suis entretenu avec Guillaume deux jours avant son départ en 2008.

Entretien avec G.Chérel par Cid-Errant

À l’époque, je croyais en ce projet, je le pensais à la juste mesure du bonhomme. Nous sommes en 2013 et si je viens de me fendre d’un long billet pour le défendre c’est parce que j’estime que ce salopard a non seulement su relever ce défi… Mais qu’il en sort grandi…

« Sur la route again » aux États-unis avec Kérouac de Guillaume Chérel publié aux éditions Transboréal. 20,90€ TTC

Franck-Olivier Laferrère, toujours au sud de nulle part, juillet 2013.

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