Et après, on verra…

par folaferrere

Hier soir je regardais le silence du monde qui scintillait au loin dans la plaine… Cette furie sans bruit des hommes qui ne remonte jamais jusqu’ici quel que soit le sens du vent… Dans n’importe quelle ville du monde, ce spectacle silencieux n’appartient qu’aux habitants des hautes tours, fenêtres fermées en hiver… Cloîtrés aux cinquantième étage d’un gratte-ciel mouvant lentement dans un ciel chargé d’écume, en attendant que l’injonction sonore du réveil ne les renvoie , utiles, œuvrer au cœur de la fourmilière… Babylone horizontale qui longe la mer de l’Espagne à l’Italie, pétrie de haines rances et de suffisance que renforce l’empilement estival des wagons de touristes venus arracher leur dû de soleil et d’eau salée année après année… Je regardais la beauté de ce désastre en songeant aux chants singuliers qu’émettent chacune des lalangues non reproductibles des écrivains que j’aime et lis dans le silence venté de ces tours millénaires…
Je songeais à la taquinerie de mon ami Dominique Panchèvre évoquant l’entretien qu’Alain Veinstein a accordé à Catherine Ysmal pour son premier roman publié par Quidam éditeur, « Irène, Nestor et la vérité« , alors que j’annonçais justement vouloir en dire quelque chose dans les jours qui viennent de ce roman… et des bribes de ce fameux entretien me revenaient… De la nécessité de ne plus lire, d’échapper à la pollution des autres voix pour parvenir, enfin, à entendre la sienne… Je me souvenais de Nietzsche, et je me souvenais des trois recommandations sur l’art d’écrire de Dan Fante, lues il y a peu, en postface de son roman publié chez 13e Note éditions, « En crachant du haut des buildings« , arguant lui, qu’au contraire, il fallait volontairement décider d’imiter un écrivain que l’on aimait pour se rendre compte qu’il y avait là un impossible nous renvoyant presque systématiquement au son unique de notre propre voix… Je songeais à tout ça et au vacarme carnavalier que je retrouverais en descendant du train à la gare d’Avignon centre… J’y songeais en me souvenant que moi aussi, longtemps, j’avais voulu croire en la nécessité de ces conditions idéales pour que puissent surgir ces lignes que j’attendais de mes vœux… J’y songeais en souriant au milieu des décibels de la dernière outrageante playlist, dégotée je ne sais où par Vanda, qui emplissaient la maison tandis que j’écrivais ces mots…Nos certitudes sont faites pour s’effondrer, balayées par la vie comme les fétus de paille par le vent et seuls ceux qui sont suffisamment fous pour en prendre leur parti et en jouer, font des tempêtes ces fêtes à tout casser dont on se souvient longtemps…

Mon fils me demandait pas plus tard qu’hier, à quoi bon écrire ces articles alors que la somme revêche des choses-utiles-à-faire s’amoncelait dangereusement au point de nous menacer d’ensevelissement… J’aurais bien pu lui répondre par quelques arguments pensés et justifiés au cordeau comme une démonstration mathématique, mais la vérité, la mienne, celle qui justifie ce temps déployé au milieu des sirènes de l’urgence qui braillent plus qu’elles ne tintent au fil des jours dans mon crâne surchauffé, tient bêtement au fait qu’il me semblera toujours plus important et plus sûr de tenter la brèche sans finalité, l’effraction sans butin, que de céder à l’injonction utilitariste qui n’est souvent que l’écho de l’emploi du temps étriqué d’autres qui ont depuis longtemps cessé de croire que la vie est bel et bien aussi simple qu’elle en à l’air… Sinon, à quoi bon prendre le risque d’écrire, de créer ou d’aimer avec tant d’incertitudes à la clef ?
Ce qui me renvoie sans peine à ce festival dont je vais retrouver l’emmurement et l’euphorie forcée…
Je ne sais combien de fois je nous ai entendu promettre, les uns et les autres, que nous n’irions plus… Que l’année passée était la dernière, Le festival foutu, sans intérêt, ayant depuis des lustres perdu l’âme que lui avait inoculé Jean Vilar pour devenir ce gigantesque supermarché où s’abîment les rêves des enfants du spectacle, sacrifiés sur l’autel de la société de consommation… En près de dix ans, des centaines de fois. Sans exagérer… Et comme, en prime, je m’offre le luxe d’échapper à la monomanie experte qui sied tant, désormais, aux bons usages de ce grand-petit pays quelque peu ranci qu’est la France, je sais que se dit exactement la même chose, entre ceux-qui-savent, des grands rendez-vous d’art contemporain et autres salons ou foires littéraires…
C’est un fait, le Progrès est passé par là et si nous sommes beaucoup plus nombreux à pouvoir cancaner sur le socle commun minimum de connaissances acquises sur les bancs de l’école, l’immense majorité ne sait même plus qu’elle confond art et divertissement avec un naturel à flinguer ensemble, la horde d’hommes et de femmes tout de vert vêtus qui pérorent sous les ors de la coupole académique et les pires rebelles de l‘underground-underground… Ce qui revient à se souvenir que les deux extrémités de l’hémicycle seront toujours bien plus proches l’une de l’autre qu’elles ne se l’avoueront jamais… Et au milieu… coule la vie qui, sans ressembler de près ou de loin à un long fleuve tranquille, charrie encore et toujours ce que nous sommes capables de faire de mieux : oser, créer, aimer, au seul prétexte de ce Désir impérieux qui règne en maître, plutôt que de pourrir sur pied en attendant que par je ne sais quel miracle, la pathologie qui nous consume ait fini par donner raison à nos engagements politiques extrémistes…

Alors en attendant que les cinglés de tous bords, les rancunieux et les pisse-froids n’aient décidé de quelle sauce ils comptaient agrémenter les charniers nécessaires au changement radical et définitif qu’ils appellent de leur vœux, je m’en vais faire ce que je sais faire de mieux : continuer de Vivre ma vie comme si elle était bien aussi simple qu’elle s’en donne l’air… Continuer à aimer, à écrire et à créer puisque de toute façon, je n’ai envie que de ça… Et après, on verra…

20130719-094929.jpg

Publicités