Des ruines…

par folaferrere

Assis sur le matelas posé à même le sol au milieu de la tour, l’étroite fenêtre ouverte en grand sur la plaine, je laissais divaguer mes pensées au gré des dessins sur le mur à la chaux noircie par la condensation et le froid… Le chant des premières pages du « portrait de l’artiste en jeune chien » de Dylan Thomas courant vaguement dans le lointain, je songeais aux ruines… À la beauté de ces ruines que j’avais acquis un jour de mai de l’autre siècle… au poids lourd des pierres d’encadrement jonchant le sol accidenté au pied de ce qui avait été autrefois une maison et à laquelle, la destruction partielle avait fini par donner l’aspect d’une tour de château oublié, crènelant son sommet, laissant deviner la puissance de ses murs au fur et à mesure que son crépis de chaux se délitait… Que le lierre envahissait et délogeait un à un les moellons de ses façades abandonnées aux éléments depuis quelques décennies… Depuis qu’il n’y avait plus d’âne ni de mule pour porter jusqu’à ce nid d’aigle tout ce qui prévaut à l’entretien d’un tel bâti et plus d’homme assez fou pour habiter si haut, si loin de l’une de ces bonnes routes qui permettent désormais de garer devant son chez soi, camions et voitures chargés du nécessaire…

Je songeais à ces ruines qui furent les miennes en relisant le petit message de U reçu dans la nuit… Je le relisais en me disant que dans l’autre siècle je n’en aurais rien su… Pas avant des semaines, qu’il trouve le courage et la force de m’écrire une lettre et que celle-ci voyage à travers l’Europe jusqu’à mon nid d’aigle… Peut-être m’aurait-il appelé, aiguillonné par l’urgence… Peut-être… Son sms est arrivé au milieu d’autres notifications, des aventures trépidantes des nouveaux aventuriers modernes qui combattent à mains nues les fils d’alimentation électrique revêches qui se sont emmêlés sous leur bureau, les insectes sauvages qui tentent de reconquérir les territoires indûment saisis par la civilisation, les hordes barbares pré-insurrectionnelles qu’il faudrait sentir frémir de haine aux portes de nos villes et nos campagnes… Au milieu de tout ce dérisoire, ce brouhaha, ce cancanage de l’universel reportage dont hier, sauf friture sur les lignes, et ces moments rares où, à notre conversation, venaient se mêler celles d’autres venant dont on ne savait où, une fois le poste de télévision éteint, et à condition de résister à la tentation de rejoindre le café du commerce, nous pouvions passer des jours et des jours sans rien en entendre ni rien en savoir…
En même temps, il n’y a jamais rien eu à en savoir… Sauf cette mélasse noire qui colle au cerveau et au cœur sans jamais rien motiver d’autre qu’une effroyable envie de fuir en courant vers un ailleurs qui n’existe plus…
Aujourd’hui il faudrait tout débrancher… Mais la solitude a si mauvaise presse… Et l’illusion qu’on s’en défait si prégnante au bout de quelques pokes et quelques likes…. Nous sommes tous connectés…
Pas suffisamment malheureusement pour n’apprendre que dix jours après le décès du grand C. Pour savoir que les grandes ailes de son dragon ne se déploieront plus sur sa poitrine saoule au rythme de ses tonitruants éclats de rire… Bad boy comme je les aime, comme nombre de ceux qui m’ont élevé, désigné comme fou par la facilité un peu veule des assis et des rampants…
J’avais réalisé´une vidéo un peu loufoque de lui, un soir de 2009 alors que nous inaugurions un événement qu’il avait voulu, conçu et porté… Il y a quelques jours, je m’étais dit qu’il serait peut-être temps de la retirer… Je ne sais ce qui m’a retenu… Mais en la regardant cette nuit je me suis surpris à sourire, seul dans le silence assourdissant de cette retraite encerclée par les vents… J’aurais voulu que Vanda n’ait pas éteint la bande-son de ces heures sinueuses où nous bricolons furieusement des pansements à nos blessures souveraines…
J’aurais voulu hurler contre la bêtise qui braille sans discontinuer sa rancœur contre une vie dont elle est incapable d’oser goûter, ne fut-ce qu’une fois, la vénéneuse beauté et qui peu à peu tente de nous imposer la sagesse de cire des personnages de musée…
C. était un grand vivant, U sera à jamais ce punk-sculpteur qu’aucune terne promesse d’une vie apaisée ne fera fléchir… Et la horde mugissante de mes désirs ne coupera jamais ses moteurs dans mon crâne redressé que le jour de mes obsèques… N’en déplaise à La raison et au Bon sens, ces absurdités qui n’auront jamais cessé de me faire rire chaque fois qu’un âne me les aura agité, les yeux exorbités et la gueule écumante, devant la figure en croyant tenir-là L’argument massue pour me faire taire…

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Au sud de nulle part, toujours…

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