Écriture en cours, folie aux aguets, prière de ne déranger qu’en cas (d’extrême) urgence… Autistiquement votre.

par folaferrere

Négro (extrait)

Bande son :

http://m.youtube.com/watch?v=PfRudkryo7Q&desktop_uri=%2Fwatch%3Fv%3DPfRudkryo7Q

J’avais monté les marches du dernier escalier quatre à quatre pour m’échapper au plus vite. On était au terminus de la ligne 4, Porte de Clignancourt. Dehors, l’eau des voiturettes de la propreté municipale se mêlait aux résidus de pluie. L’air était plein de cette humidité crasseuse aux relents de gasoil et de vomi, de détergents, de merde de chiens et de déchets du fastfood qui nous guettait dès l’embouchure… Dans la station, c’était pire, l’air moite sentait encore la nuit passée, la vinasse, la bière premier prix rotée puis dégueulée sur laquelle on avait rapidement passé le jet et les odeurs des corps sales qui s’y étaient réfugiés… J’ai toujours détesté le métro. Dès le premier voyage. J’ai toujours haï cette promiscuité qu’il m’imposait, les odeurs rances, aigres ou mauvaises, la pression de ces corps que je n’avais pas choisi.

L’œuf gorgé de sang qui avait poussé sur le haut gauche de mon crâne, légèrement au dessus de la tempe, battait la mesure de mes pulsations cardiaques. Arrivé sur le trottoir je me suis arrêté pour attendre Negro, des hauts le coeur me colonisant l’oesophage comme un torrent de larves grasses. Je tâtais l’œuf, presque en le couvant, comme si l’appui doux de ma main avait pu le faire disparaître… Negro traînait dans l’escalier en jouant avec la boucle-lame de son ceinturon qu’il m’avait dit avoir acquis dans un surplus militaire de Montreuil spécialisé dans les équipements commando… Il avait fait ça tout le trajet depuis la station St.-Sulpice où il m’avait rejoint sans que je sache vraiment pourquoi… Et aucune de mes remarques n’était parvenue à lui faire cesser son petit manège… Comme un gosse ou un autiste… Ou un grand punk perché. Il m’avait entendu dire la veille au soir, après la baston, que le lendemain je comptais aller aux puces et avait décidé qu’il m’y accompagnerait… Je lui avais dit oui, persuadé qu’il oublierait… Mais à 7h30, il était bien là, sur le quai de la station, à m’attendre avec sa grosse crête crépue à moitié tombante, ses jean’s brutes tachés de peinture, ses rangos défoncées et sans lacet dégueulant, béantes sur l’asphalte désertée du quai…
À cette heure-là un samedi matin dans la station St-Sulpice, il n’y avait que nous deux… Et même si j’avais bien vu à ses vacillements qu’il était encore complètement déchiré, j’ai pas eu le cœur de m’esquiver… Mais à peine assis dans le wagon, quand il a foutu ses deux pieds sur la banquette et qu’il s’est mis à tripoter la lame de son ceinturon, j’ai aussitôt regretté d’être aussi con… C’est long un trajet en métro de St-Sulpice à la porte de Clignancourt en temps normal, mais c’est encore plus long avec le corps et la tête en charpie parce que t’as décidé d’affronter un bulldozer d’os et de muscles pour une histoire qui ne s’était même pas encore révélée être de cul…
Non que le fait que je puisse peloter le cul de Sarah ait changé quoi que ce soit à l’état général de mon squelette ce matin-là, mais ça m’aurait au moins aidé à m’expliquer pourquoi j’en étais là, les cotes grinçants comme les amortisseurs rouillés d’un vieux vespa, le crâne surplombé d’un œuf de pigeon d’un bleu-rouge cramoisi impossible à dissimuler sous 3mm de cheveux et une houpette de Tintin trash directement sorti d’un album de Franck Margerin…
Et qui plus est accompagné d’un punk black de près de 2m, complètement défoncé qui jouait avec la boucle-lame de son ceinturon en hahanant sans raison pour toute réponse à tes questions, qu’il s’appelait Negro, que c’était comme ça, et que ça servait à rien de chercher à comprendre… »Negro, t’entend mon pote, mon nom c’est Negro, mon nom, hein ?! Pas mon blase, mon nom…Ouais, ouais, putain, Negrooooo ! »

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