Notes sur le sable…

par folaferrere

Où que tu sois, et peu importe ce que tu es en train de faire, si tu appartiens de près ou de loin au petit milieu littéraire, ceci est ton dernier jour de paix…ton dernier dimanche pour jouir à peu près librement de ton temps. Parce que dès demain ce sera de nouveau la guerre… La guerre de la rentrée littéraire et son déferlement de poubellications organisé… Après le supermarché du spectacle vivant, le tsunami éditorial… Les fleurons de l’exception kulturelle française. Entre les deux tu auras quand même eu l’immense privilège de réviser la conjugaison des verbes caniculer et montrer-tes-pieds-baignés-d’eau-et-de-soleil-sur-les-réseaux-sociaux pendant trois belles semaines…avec les deux de la sacro-sainte trêve des confiseurs en décembre, ça te fera tes 5 semaines réglementaires comme pour tout bon travailleur. Pas de quoi fastidieusement ruer dans les brancards comme le mauvais coucheur qui sommeille tout au fond de toi. Non. Et puis d’abord, si tu n’es pas content tu n’as qu’à aller voir ailleurs… Dans tous ces autres pays acivilisés qui n’ont ni supermarché du spectacle vivant, ni rentrée littéraire institutionnalisée… C’est quand même fou que tu ne comprennes pas combien les livres et les spectacles ont besoin d’événements comme ceux-là pour exister… Comme n’importe quel bien de consommation courante a besoin des soldes pour vivre…

Tu les imagines vraiment, ces pauvres créations malingres aller seules de par le monde tenter leur chance, à leur rythme, au gré du hasard et des rencontres ? Et par pitié ne recommence pas avec l’unicité irréductible de chaque voix et donc de chaque œuvre, de la littérature qui aurait besoin de temps, les auteurs et les éditeurs n’en ont pas, eux, du temps… Les lecteurs non plus, du reste. Vitesse, efficacité et rentabilité, voilà les maître-mots… Et peut-être jouir aussi… L’instantanéité mon petit bonhomme, la satisfaction immédiate du caprice, ce besoin irrépressible auquel il faut savoir répondre si tu ne veux pas te retrouver au beau milieu d’une immense crèche à ciel ouvert où braillerait indéfiniment l’homme-enfant-pressé qui règne depuis quarante ans sur cette société et auquel personne n’a encore envisagé de dire non, pas maintenant, pas tout de suite, il va falloir attendre mon petit père… Il va te falloir faire des efforts pour accéder à mieux, à plus grand et à plus fort…

La littérature ne se donne pas par paquets de 100 comme on distribue des confiseries, non, elle se conquiert… La langue d’un écrivain s’apprivoise, elle s’apprend, avec le temps… Elle exige le cheminement patient entre ses méandres et ses récifs… Ce n’est qu’à ce prix-là, parfois, que le miracle se produit, qu’au creux d’une œuvre surgit un savoir neuf, qu’une trouée se fait jour, qu’une effraction se commet ouvrant un passage vers cet ailleurs qui n’existe plus nulle part et surtout pas dans la géographie cadastrée d’une société-monde devenue Une…

Si la littérature continue à se confondre avec l’objet-livre, et donc avec l’urgente ( et légitime ) nécessité du retour sur investissement dont ont besoin éditeurs et libraires, pour survivre, la sclérose dont elle est la première victime depuis des années maintenant, gagnera encore du terrain, Amazon renforcera sa domination, la pseudo diversité qui justifie tout ce cirque suicidaire masquera un peu plus l’entonnoir que créé la quête des bestsellers et des succès…
Sans une féroce volonté de réinventer le modèle économique qui soutient la production et donc la création, nous continuerons d’appauvrir ce que nous clamons vouloir protéger et défendre, notre droit d’accès à un art qui nous bouscule, nous dérange, nous enchante et qui seul, donc, nous offre, parfois, la chance de changer et de progresser…

À vouloir préserver coûte que coûte la rentrée littéraire, le festival d’Avignon ou le Salon du livre de Paris, ces immenses messes obligatoires hors desquelles survivre ne serait pas possible, c’est notre propre liberté que nous amputons… Bien sûr l’autoroute nous permet désormais d’aller d’un point à un autre en quasi ligne droite, vite et en sécurité, mais elle nous prive aussi de tant de découvertes… Rousseau ( et dieu sait que je ne suis pas rousseauiste) faisait l’apologie du voyage à pieds contre ceux à cheval ou en calèche, je voudrais, moi, que nous ayons, auteurs, éditeurs, libraires et lecteurs, le choix de la marche à pieds au milieu des œuvres et non plus seulement l’obligation de foncer sur l’autoroute à bord de quelque bolide aussi rapide qu’inconfortable dans le très court laps de temps que nous autorise désormais la vie d’un livre papier en librairie…
Et aussi paradoxal que cela puisse paraître, je pense que l’édition numérique est l’outil qui pourra nous le permettre…

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