Ce n’est pas si grave…

par folaferrere

C’est exactement ce que je tentais de me dire en regardant la brume matinale jouer avec les monts, son corps humide et souple caressant les sommets, comme une main géante des têtes d’enfants agglutinés en rangs désordonnés, avant de glisser, mousse légère et blanche, entre les creux, emplissant les vals rocailleux, les débordant, même, comme la crème chantilly de ces gâteaux qu’ici ils appellent « pêches » et qui ne sont rien d’autre que des sortes de beignets imbibés de sirop qu’ils coupent en deux avant de les farcir de crème dégoulinant sur les petits papiers dentelés qui les mettent en valeur sur les plateaux, dans les vitrines des pâtissiers le dimanche.
Le claquement des coups de fusil résonnait de loin en loin dans l’aube jeune, entre les cris des pisteurs, les clochettes et les hurlements des chiens que la proximité du gibier excite…
Je pensais à la mort de Christian Gailly survenue en début de semaine, à ce projet resté suspendu dans l’attente d’une opportunité, d’adapter « Un soir au club » sur la scène d’un théâtre. De son inquiétude lorsque les Éditions de Minuit lui en avaient fait part… Je ne sais combien de fois j’ai offert ce livre, combien de fois je l’ai racheté… Et finalement combien sont peu nombreux ceux qui ont su lire ce qui s’y disait réellement…
Je n’ai jamais nourri de grand espoir que son adaptation scénique rende plus audible ce qui y est profondément insupportable pour le commun. Non. Je voulais seulement prolonger la vie de ce texte, l’emmener à la rencontre d’autres oreilles, avec peut-être, en creux, quelque chose de ce savoir qu’un texte dit bénéficie d’une chance supplémentaire d’atteindre ces territoires où l’entendement suffoque, enclos comme un terroriste dans un quartier de haute sécurité.
Le Désir n’est pas un Houdini pacifique qui n’attendrait que la bonne occasion de s’échapper pour s’enfuir respirer à l’air libre. Non. Il est capable de tuer sans remord ni regret son geôlier et tous ceux qui se sont mis en tête de l’empêcher. Il est comme la colère d’un fleuve, le rugissement d’un océan, rien ne saurait l’arrêter définitivement. Il n’y a que l’ignorance pour nous laisser croire que nous pourrions en être le maître.

La petite chatte noire est venue se lover sur mes cuisses, ses ronronnements mêlés aux crachats de vapeur de la machine à café accompagnent la frappe de mes doigts sur le clavier digital de l’iPad dans le silence incertain de ce dimanche matin…

J’ai fini par laisser cette note en plan pour concentrer toute mon attention sur les petites pommes de terre et l’ail en chemise à rôtir dans la graisse des confits de canard, déboucher la bouteille de Montpeyroux, cuvée Or, pour qu’il respire, Brignoles et son second tour laissés au loin, s’enfonçant dans mon arrière crâne comme tout ce que je sais du pire et que je repousse au quotidien pour ne pas m’arrêter de sourire.

Je ne suis plus assez jeune et ignorant pour prétendre que cette menace frontiste est neuve, pour hurler avec la meute des puceaux effarouchés que le mal vient de sortir de sa boite… depuis que je suis en âge d’entendre quelque chose de la politique, la paille saumâtre de ce vilain épouvantail s’ébroue plus ou moins violemment dans un coin de mon horizon… Depuis le milieu des années 80 pour être exact. Au point que ma première tentative de récit, vers 19 ans, avait pour toile de fond une France qui venait de sombrer démocratiquement dans le cloaque brun de ce patriotisme lifté aux tendances fin de siècle qui font tant rêver les chantres d’un nihilisme bon teint, soucieux de briller à grand renfort de sous-entendus rances, dans les dîners mondains…

C’était en 92, 1992, je crois… Il y a déjà plus de vingt ans… Mais qu’avons nous inventé depuis, quel champ de bataille avons nous réellement choisi de fouler, décidé à ne pas le quitter avant d’avoir gagné ? Aucun… Nous n’avons fait que reculer, qu’abandonner des territoires entiers au prétexte qu’ils n’étaient pas majeurs… Nous avons continué à fuir droit devant nous, les œillères scellées sur nos tempes en espérant distancer la peur, la haine et le désespoir… En pérorant sur l’insubmersible force du Progrès , oublieux du Pire, maquillant ce qui n’était autre que son échec définitif, en un malheureux trébuchement provoqué par la seule folie d’un petit homme aigri ayant bénéficié de circonstances uniques au cœur de l’Europe des années 30… Nous nous sommes mentis sur trois générations, ne nous transmettant pour seul dogme que celui de la cavalerie… Une fantaisie de riches glissant entre les lignes des partis républicains, un sourire niais badigeonné à l’encre indélébile de la superficialité et de la morgue abjecte qui plastronne sur les carcasses vides d’une élite bouffie d’air et de gaz, n’ayant plus d’autre ambition que le quart d’heure de gloire wahrolien.

Dresser la liste exhaustive des territoires abandonnés ne sert plus à rien, le constat, l’étude pleutre et comptable du désastre, le jouet obsolète des armées d’experts qui récitent obséquieusement leur missel dans l’attente d’une promotion que toute inopportune pensée pourrait mettre en péril…

Désormais c’est à l’école de la République que les soldats du Front ont décidé de s’attaquer, à la couveuse qui protège(ait) chacun de nos enfants… Ce territoire abandonné depuis si longtemps en dépit de tous les signaux d’alarme tiré depuis plus de vingt ans…

En bon tenant de la littérature comme seul outil capable d’ouvrir des brèches dans la chape de plomb d’une pensée systémique vouée à l’échec depuis la Shoah, je récuse tout théoricisme… et ne saurais prétendre connaitre ou élaborer une solution une qui vaudrait pour tous… Je ne sais que tenter de transmettre ce que j’ai vécu, assumant pleinement la subjectivité qui fonde chacun de mes propos… Pendant huit mois et demi, l’année passée, j’ai occupé un poste au plus bas de la hiérarchie, dans un lycée d’enseignement professionnel. Je l’ai occupé infiltré à l’insu de ma volonté, puisque je n’ai jamais menti sur mon identité, mon curriculum vitae, ou ma motivation : l’envie de conduire un projet pédagogique « depuis l’intérieur » au sein de cet établissement…

Mais la possibilité d’un tel choix, dans une société où seule compte la carrière, a semblé si improbable que durant des mois, ma hiérarchie n’a pas su, ni pu, prendre la mesure de sa réalité, doutant même de mon honnêteté… Écrivain, fondateur d’un collectif artistique et d’une maison d’édition, ancien directeur d’un festival parisien d’une durée de 45 jours et d’un budget équivalent à celui du festival IN d’Avignon, il ne devait pas être possible que je fasse volontairement un tel choix… que j’accepte une telle déchéance… Sauf à avoir fabulé mon curriculum vitae…
Ce que j’en écris aujourd’hui sous le titre de La colonie carcérale, n’est rien de plus qu’un témoignage, le récit subjectif de ces huit mois et demi, de cette absurdité vécue jusqu’à l’écœurement… Avec pour seule conviction que je ne peux pas taire ce que j’ai vécu… Que je ne peux pas, à minima, au moins tenter d’expliquer ces mécanismes que j’ai vu à l’oeuvre et qui permettent que les idées du FN progressent au sein même de l’école de la République.
Puisse cette entreprise déciller quelques yeux, déboucher quelques oreilles, amener quelques un-es à faire preuve de courage pour que même le pire reste incertain…

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