Note sur le temps qui passe…

par folaferrere

Je ne veux même plus savoir quel jour on est. Cet enchaînement calendaire obligatoire ne me vaudra jamais rien. Dire que j’y suis rétif tient de ces euphémismes qui ne me font même plus sourire. Juste un agacement sourd qui vibrillone sous la fine peau de mes paupières quand je m’efforce de les fermer.

Pendant des mois même mon smartphone semblait s’être décalé…comme le prolongement robotisé de mon cerceau… L’incarnation technologique de mon inconscient… Un plein délire futuro-dépressif, une augmentation de moi-même en microcircuits informatisés qui s’obstinait à ne tenir aucun compte de l’horloge universelle… Ça a duré des mois, avant que la mise à jour système ne le rende à ses fonctions primaires de vulgaire automate coinçant tout l’univers dans ces quelques centimètres cubes ergonomiques… Le boulot, les contacts pros, les réseaux sociaux où baguenauder comme un VIP de la Noosphère… Une incantation binaire de soi pixelisée, aussi dense qu’une brume humide un matin d’hiver… De la chair à rien, du neurone sans peau, ni nerf, ni muscle, ni battement de sang dans les veines… Mon pire cauchemar ? Peut-être ? Je n’en sais rien, je ne fais plus de cauchemar. Non pas tant que l’angoisse me soit devenue étrangère, mais si familière et apprivoisée que sa présence ne fait jamais qu’enclencher les ressorts de l’action à venir…Je sais bien qu’elle tétanise la grande majorité des gens qui voudraient la faire taire à tout prix… Quitte à tout y dé-penser, dans cette lutte aussi vaine qu’inutile. Ce n’est pas tant la lâcheté, la cause, que cet acharnement à l’abrutissement généralisé… Ce serait plus commode si c’était ça la cause d’ailleurs. Mais non, ça tient juste à cette ignorance entretenue et transmise de génération en génération qu’un être parlant sans angoisse est un être parlant mort. Si tout le monde comprenait ça, TF1 pourrait fermer boutique. Facebook aussi remarque.

Ce qui me désole le plus, je crois, c’est que la littérature y participe à plein, à ce grand enfumage généralisé… Rien de tel qu’un bon Houellebecq pour te persuader que le nec plus ultra se loge sous les sangles étroites d’une bonne vieille camisole chimique… Le bonheur se vend en centaines de milliers de comprimés antidépresseurs, d’émissions absurdes et d’amis virtuels… L’amour se définit au fil d’une liste longue comme le bras de critères préétablis par une horde de connards payés par les sites de rencontres qui poussent le quidam à mobiliser toute son énergie dans l’invention de son profil webien… Et pendant ce temps-là, les corps s’avachissent et dégoulinent sur les assises design des fauteuils de bureau installés devant les écrans LCD dont l’acquisition devient le curseur inavoué et inavouable de la pauvreté…

À composer des chimères pour plaire, retranchés derrière nos pseudos, on ne peut que douter de l’autre, craindre ses mensonges aussi nombreux et probables que ceux qui participent de la construction de notre identité pixelisée… Un grand cercle vicieux dont on finit par théoriser la légitimité à grandes louches d’une paranoïa nourrie par nos propres absurdités… Réalité augmentée ? Pour quelques-uns sans doute… Mais pour tous les autres il ne s’agit que de réalité trafiquée… Si la littérature, parce qu’elle est un art, peut s’honorer d’être ce mensonge-vrai qui dit mieux la réalité et quelques-unes des vérités qui la fondent que l’exposition non subjective des faits, l’accumulation des babioles virtuelles au fil des jours n’est rien de plus qu’un seau de mascara vendu au rabais dans un supermarché discount… Un placebo qui laisse suppurer les pires plaies dont les infections cumulées, si nous n’y prenons pas (réellement) garde, finiront par avoir raison du fragile vernis de civilisation qui nous permet encore de vivre ensemble…Mais dans ce monde qui fait du tout-à-l’égo le must du Progrès, du droit à la vomissure permanente de ses embourbements intimes et névrotiques une liberté majeure et un acte de partage philanthrope, la question du vouloir vivre ensemble est peut-être bien la dernière de nos préoccupations…

Haïr, à peu de frais, invectiver rageusement l’autre et l’Autre, ce grand corps social qui se délite en milliers de bouts de pixels comme la peau d’un pelé sous l’eau calcaire et javellisée des grandes cités à son retour de vacances… Haïr et le clamer, n’a jamais été aussi facile que depuis l’avènement en progrès de la séparation des corps, avachis derrière nos écrans… Les putes, les ministres noires, les roms, les riches, les pauvres, les hommes, les femmes, les homos, les cathos, les musulmans, les gros, les juifs… Vomir sa haine pour se rassurer, pour étayer la bouillie philosophique qui tient lieu de béquille, pour faire de ces vessies d’illettrés la lanterne de la liberté d’expression…

Je crois qu’il y a quelque chose de l’ordre de la réaction chez moi, à nourrir cette obsession pour le tatami… Ma lutte intime pour ne pas oublier combien il est plus difficile d’haïr en face cet homme, mon frère, qui mêle comme il peut misère et grandeur de ce qu’être un homme veut dire… Suer, souffrir, gagner et perdre dans la douleur et dans la grâce d’un geste parfait surgi des tréfonds de soi, qui ne peut être convoqué, seulement espéré et accueilli avec humilité lorsque cela se produit…
Ce n’est pas tant que je veuille à tout crin renier mon intellect…seulement sortir de cette violente tentation aux jugements in abstracto… Rendre à ma voix sa chair, ses nerfs, sa peau et ses os… Baiser, combattre, manger, boire et aimer…en vrai, aussi bruyamment que craque mon squelette quand l’ostéo le remet en place… Aussi furieusement que mon corps témoigne qu’il n’y a pas de force que ne soutienne une fragilité, l’unique et véritable berceau de la beauté de ce que s’obstiner à être un homme qui marche debout peut signifier…

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