Je vous hais !

par folaferrere

J’ai vingt ans, on me prénomme Louise et je n’ai pas de nom.

J’ai vingt ans, je m’appelle Louise et je voudrais crever.

Je suis venue au monde dans cette époque où il n’y a déjà plus rien à espérer.

J’ai été sage et propre sur moi, j’ai écouté mes parents sans broncher jusqu’à l’âge de quinze ans… Puis j’en ai eu assez.

Je suis née dans un monde dont on m’a annoncé la fin avant même que je n’en connaisse le début.

On m’a dit : Dieu est mort, l’Histoire est finie et la planète va crever.

On m’a dit : n’espère pas, il n’existe pas d’utopie que nous n’ayions déjà tenté. Rien ne sert de jouer, la partie est perdue.

Il ne te reste qu’un droit : celui de consommer.

Alors j’ai obéi sagement. Je n’ai jamais été privée de rien et pourtant, je manque de tout. Je suis une enfant gâtée habitée par la rage, l’enfant de la fin d’un siècle de haine et de folies, noyée sous cette pluie d’objets qu’on déverse sur moi depuis le premier jour et je marche au bord du vide sans parvenir à tomber.

Je suis une équilibriste par inadvertance.

Je consomme, j’ingurgite. Je suis une outre sans fond que rien ne parvient à combler. Je suis une dératée qui court sans pouvoir s’arrêter. Je voudrais en finir mais la vie s’accroche, malgré moi…

Je suis la digne fille de cette époque, charnier d’une jeunesse condamnée avant même d’être née… J’ai la bouche pleine de mot-cadavres qui ne suffisent jamais à dire mon désespoir tout entier.

Les mots me manquent et mes phrases sont rapiécées tant bien que mal de ces lambeaux que j’arrache à la télévision. Mais j’ai beau m’acharner, elles restent trouées. Misent bout à bout, elles ne m’aident à construire que des paragraphes comme autant de labyrinthes truffés de mines où j’erre sans fin… encore et encore.

Je suis l’exilée d’une langue dépecée, véhicule délabré avec lequel je dois pourtant continuer à me frayer un passage parmi les ruines, en espérant enfin parvenir à trouver mon chemin dans ce supermarché géant où tout est à vendre, aseptisé et sous vide.

Même le désir ne s’y donne que sous cellophane…

JE VOUS HAIS !!

J’ai voulu croire que je pouvais aimer, qu’il y en aurait un, au moins, pour me sauver… Mais ça n’était qu’un rêve de petite fille… Les hommes ne servent à rien… Je le sais parce qu’il y en a eu plein… Plein… Un nouveau chaque matin… Jusqu’à sentir le dégoût transpirer par chacun des pores de ma peau… Jusqu’à ce que je sois sûre…Alors seulement, j’ai tout dit à mes parents…Tout, vraiment tout, sans omettre le moindre détail…

Sans rien leur épargner… À elle comme à lui… Dans leurs yeux bovins…

J’ai vingt ans et ma vie est plombée.

J’ai vingt ans et je me sais condamnée.

Leur réaction a été à la hauteur de leur désarroi : violente, acerbe, sans mesure, à l’exact opposé de ce qu’ils m’ont toujours semblé être…Indifférents…Mais ça n’a pas duré longtemps. Hier, ils ont exigé que je parte. Quelques semaines, quelques mois… Le temps de faire le point, ont-ils dit…

Tu parles, ce qu’ils veulent surtout, c’est que je m’en aille et que je leur foute la paix.

Alors voilà maintenant, je m’en vais et je les hais.

Suspendus (extrait), pièce de Franck-Olivier laferrère

création : janvier 2009, théâtre de Nesle (Paris)

& Foire St Germain, tournée printemps 2009

©tous droits réservés/F-O Laferrère/Cid Errant Prod

@Photo Emmanuel Donny

Jeff(Jean-Claude Falet) & Louise(Jenna Thiam)

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