Romance de l’aube et autres divagations…

par folaferrere

Black Betty, la semi angora noire, a fini de se rouler et s’étirer sur la laque blanche de la table en réclamant des caresses. Une B&H silver longue fume dans le petit cendrier en acier et céramique noire imitation années soixante posé à côté de moi…le skaï rouge des chaises me paraît un peu terne dans la lueur grise de l’aube. Il est 6h et quelques, la maison dort et moi je veille, glissant de la langue de Guadalupe Nettel aux Obsessions de Shuhl, avant de me laisser saisir par les hurlements muets de ce couple d’alcooliques détruisant tout le mobilier de leur mobile-home dans une énième partie d’amour-haine hysterisée que me raconte l’une des ladies-land du dernier 13eme Note… Peu importe le biais et peu importe la forme, en creux c’est toujours du désir qu’il s’agit… Et c’est bien tout ce qui compte, le désir… N’est-ce pas ?
J’imagine la rambarde en fer de l’escalier de service de l’immeuble où la petite Guadalupe a fait la connaissance du sien, à ces esquisses de machines érotiques d’un bordel de Kyoto tracés du bout de l’ongle par Antonioni pour Jarmush sur la nappe de ce restaurant romain… À l’hôtel du Dé, au Dc Death et au décor de ce bar à streap-tise new-yorkais où les personnages de Mark SaFranko ont échoué… Aux odeurs de gel rance et au tag rouge sur le Lion de Denfert-Rochereau décrit par Seb Doubinsky … Dehors le vent a tourné au marin il fait triste et gris comme je l’imagine dans la banlieue de Détroit et ses longues et larges avenues peuplées d’errants…

Plus tard dans la matinée le vent tournera encore et lorsque je descendrais chercher des clopes et un galon de vin – mon clin d’œil occasionnel au Steinbeck de Tortilla Flat – il y aura cette autre scène furtive, ce couple jardinant dans leur potager que j’apercevrais de la route, lui accroupi en train de replanter des pieds de tomates et elle debout, le surplombant, ses petits seins dressés vers le ciel, la cambrure de ses reins et ses fesses rondes se découpant à contre-jour sur le décor de falaises rouges, ses longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules fines, cet ensemble harmonieux qui me fera penser que c’est une danseuse…
En remontant vers le moulin je me dirais qu’il sera possible de boire un verre, lové contre la façade, le nez tourné vers le soleil en attendant de descendre à La Part de l’Ange écouter Thierry Guichard s’entretenir avec Emmanuel Adely en dégustant quelques uns des trésors de La Clape que je sais disponible dans ce lieu improbable… Je sais que je me souviendrais de notre dernière soirée là-bas autour de Camille, de ce bonheur non feint d’être ensemble, des yeux pétillants de Tara, des rires tonitruants de Seb et d’Éric, de la joie hilare de Camille, gourmande et détendue dans la nuit douce qui s’avançait…
Bien sûr, il y a l’ombre des dernières élections, l’ordination des imbéciles dont le catastrophisme n’a d’autres racines que leur lâcheté quotidienne et leur posture de pince-vertu… Mais qu’importe, puisqu’au désir rien ne peut s’opposer, et que, même dans les larmes d’Éros, la haine rance n’a d’autre espoir que celui de s’y noyer… Vivre, et même, pourquoi pas, Sur-vivre, en prenant garde de ne jamais commettre l’irréparable : céder sur son désir…

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