Rien que toi…

par folaferrere


Il n’y a qu’elle que je n’ai pas photographiée durant ce séjour-là.
Je n’ai pas pu.
Ce n’est pas l’envie qui m’a manquée, c’est la force.
J’en ai pris d’autres… Des tas… Mais elle, je n’ai pas pu… Pourtant j’y ai pensé tous les jours. Elle a fini par m’obséder, prenant peu à peu toute la place dans mes pensées… Son petit corps frêle avec ce grand balai qui s’agitait sur le trottoir s’est imprimé sur ma rétine et ne s’en est plus décollé… Je crois que c’est pour ça que j’ai fini par reprendre ce carnet abandonné depuis des mois, débordé par les urgences professionnelles et la course au fric, pour tenter de désincarcérer sa silhouette gracile de ma pupille avant qu’elle ne me rende fou… Plus fou que je ne le suis déjà… Pour qu’elle vive, là, entre ces lignes, plutôt que dans ma tête. Pour qu’elle cesse de forer dans mon crâne comme un acide corrosif ronge les plaques de rouille sur les pièces d’acier des vieux chalutiers… Pour que l’angoisse tenace, ce nœud qui joue avec mes tripes depuis que nous nous sommes croisés, me lâche… Que l’étau se desserre et que je sois à nouveau capable d’avancer avec un peu d’enthousiasme et de joie au milieu de la fureur et du bruit… Que je recommence à faire ce que je sais faire de mieux, refuser les oppositions sourdes et stériles pour ouvrir des brèches à coup de désir…

D’autant plus qu’en regard de tout ce qui s’est passé durant ces dix jours à Paris, sa danse joyeuse de petite balayeuse de trottoir ne devrait pas compter… Presque rien, une enfant malhabile et souriante repoussant dans le caniveau quelques brassées de feuilles roussies tombées des arbres pendant la nuit, qu’est-ce que c’est ? Si peu… Si normal désormais dans ce monde où je m’acharne à faire, à croire et somme toute, à vivre… Un épiphénomène comme on dit… Ce bout de malheur du monde que je ne peux m’obstiner à porter au risque de m’effondrer…
Je n’ai d’ailleurs pas essayé sachant combien j’y suis impuissant… Je n’ai pas essayé mais chaque matin, en quittant la chambre de cet hôtel miteux où j’aime descendre lorsque je viens à Paris, je suis passé par sa rue, devant son petit chez elle bleu et précaire adossé au mur du cimetière entre deux grands platanes qui pleurent leurs larme-feuilles jour après jour sur son palier éphémère que nous piétinons… J’y suis passé chaque matin et y suis repassé chaque soir, écouter la musique qui sortait du poste de son voisin de…rue… Obstinément, comme aimanté… J’y suis passé et repassé, je crois, pour me rappeler tout ce qui me soutient à faire ce que je fais, à continuer à croire qu’il est essentiel de trouver des issues à la littérature parce qu’elle seule à cette capacité à dire quelque chose des plus fragiles d’entre-nous sans jamais les humilier une seconde fois… Parce qu’elle seule à la capacité de nous frapper au cœur et à la tête en un seul et même mouvement, levant le voile de haine et de mensonges qui s’épaissit jour après jour et menace de recouvrir tout à fait ce qu’il reste de bon en chacun… Parce qu’elle seule offre cet espace où dire l’autre sans jugement, effaçant peu à peu la frontière artificielle que nous dressons entre lui et nous… Parce qu’elle seule nous rappelle que ce monde, pour disparate qu’il soit, n’est et ne sera jamais qu’une seule et même communauté de semblables singuliers en quête d’amour et de soutien…

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