Du feu aux larmes…Contre la République des cendres.

par folaferrere

Ce texte, je l’ai écrit en novembre 2005 durant les émeutes. Dix plus tard le pire est arrivé.

Il est très imparfait, pourtant, point par point, je puis le défendre sans vaciller aujourd’hui encore… Je n’y aborde en profondeur ni la question de la Nation, ni celle de la langue. Pas assez d’espace à l’époque sur un blog pour convoquer, en plus Lévinas et Renan. Aujourd’hui c’est le temps que je dépense à produire « des armes », de l’édition numérique en l’occurrence, qui me fait défaut pour amender et compléter ce texte. Je vous le donne donc à lire, tel qu’il fut écrit, en écho au texte que je viens d’écrire suite au massacre du 13 novembre et aux résultats des élections régionales de ce début décembre 2015 qui paraîtra bientôt sous le titre : De la guerre ? Sans doute, oui… Mais laquelle ? Plaidoyer pour l’édition numérique. »

 Le visage de la rage. New-York 2013.

« Scènes de chaos, voitures brûlées, syndicats de police en appelant à la troupe, petites phrases assassines, hurlements, guérilla urbaine, mères éplorées, gamins au bord de l’apoplexie rageuse, gaz lacrymogènes à tirs tendus, flash-balls… Tout concorde à se laisser glisser dans le bain de haines et de peurs mêlées qui semble devoir engloutir tout intellect aux profits des intestins, toute pensée aux profits de nos épidermes…
Au cœur de cette folie, je ne cesse de penser que le mieux serait de mettre le pied sur le frein… Le pied sur le frein ? Oui, pour laisser filer le flot rugissant de la horde sociale s’entre-déchirant et revenir à la lecture… Rimbaud, Lautréamont, Baudelaire, Bataille, Joyce, Sollers (Eh oui, Sollers… surtout dans ces moments-là)

Pourquoi ?

Peut-être parce que le mouvement apparent n’est qu’illusoire, qu’il ne se passe, dans le fond, rien de nouveau. Que si l’on accepte de prendre un peu de recul sur les « évènements » en essayant de leur donner de la verticalité, leur rendre leur appartenance à l’Histoire donc… Les dates s ‘enchaîneraient-elles comme les perles sur leur fil…

1971 : Premier rapport ministériel sur les ghettos

1980/90 : Émeutes lyonnaises

1991/92/93… Idem

1995 : Attentats parisiens, Khaled Khelkal… « le potentiel terroriste de ces quartiers, même chez les « gaulois » »

… ETC

Et que si nous ne devions chercher qu’un seul lien commun, qu’une seule cause à la pérennité de la situation… L’évidence nous martèlerait : Temps du Nihilisme accompli, fuite du Désir en Politique !!!!
J’ai refait dix fois cette note, refusant de me laisser emporter par le flot de colère qui m’envahit à bon compte depuis douze jours maintenant. Je l’ai écrite et réécrite parce qu’il me semblait qu’être en accord avec mon éthique, celle qui me fonde, celle qui fait que, chaque matin, je suis capable de me regarder dans une glace sans éprouver de nausée ni de dégoût, demandait cette patience, cet effort de « containment » pour que puisse enfin s’articuler une réflexion utile et juste…
Une réflexion qui ouvre le champ des possibles, qui permette d’envisager un lendemain à ces nuits sanglantes et rageuses, qui s’offre comme tampon, comme bouclier aux déferlements des haines et des peurs qui ne peuvent nous mener qu’au pire…
Je suis profondément légaliste… De façon obsessionnelle parfois. Mais si je le suis, c’est parce que cela m’autorise à la désobéissance civile lorsque mon intime conviction me l’ordonne… Comme ce fût le cas en réponse aux lois Debré sur la dénonciation des étrangers séjournant sous mon toit… Par exemple…

Parce que je suis profondément légaliste, je condamne sans hésitation le « caillassage » d’un ministre de la République… Et ce, quel qu’il soit.

Je refuse que l’on entérine à si bon compte la violence rageuse de ces mômes égarés depuis si longtemps et qu’aucun d’entre-nous n’a fait l’effort d’aller chercher… Parce qu’à l’issue de ces nuits de furies et de sang, c’est eux qui auront à payer la note de cette folie tandis que nous dormirons sagement dans nos appartements. Parce que ce sont encore leurs mères qui sècheront leurs larmes amères dans la misère et l’abandon où nous, tous autant que nous sommes, les avons laissés et les laisseront encore…
Si ma note s’écrit dans ce sens c’est encore une fois parce que je refuse de céder à la facilité et à la complaisance… Et que dénoncer les actions du pouvoir en ces jours sombres participe de cette lâcheté-là… Le pouvoir œuvre dans la ligne qui est la sienne, en accord avec sa fonction et que nous n’avons pas le droit de jouer les vierges effarouchées devant les moyens qu’il déploie pour assurer la sécurité des biens et des personnes… D’autant que, à ce jour, et malgré les tirs à balles réelles, aucune bavure n’a encore été commise… Pour mémoire je voudrais que l’on se souvienne de 1986… Des blessures nombreuses… Et de la mort de M. Oussekine
Oui, parfaitement, la SÉCURITÉ, cette sacro-sainte SÉCURITÉ que toute la France a réclamé à cor et à cri en 2002, cette sécurité dont on a dénoncé l’absence et qui a servi à justifier, dans la bouche de tous les spécialistes, la montée du FN… Qui, une fois encore dans le contexte, se pose en alternative…
Je refuse que l’on oublie que des hommes et des femmes de « gauche » ont applaudi aux actions du ministre de l’Intérieur lors de son premier séjour place Beauvau…
Je refuse que l’on oublie « l’appel contre le racisme anti-blanc » lancé par nombre d’intellectuels après les « évènements » du 8 mars 2005

Et je refuse également que l’on oublie le non moins démagogique « manifeste des indigènes de la République » qui, pour servir des fins populistes et propagandistes a pris en otage une frange de la population française déniant ses droits fondamentaux… Niant son appartenance au corps citoyen…
Mais parce que je refuse aussi que l’on ne regarde pas au creux de la langue ce que nous avons tous accepté à bon compte :

la définition « Une » et qui vaut pour « Tous » aux mépris de la multitude d’individus uniques et normalement irréductible que chacun d’entre eux aurait le droit de faire valoir, soit : « les jeunes de quartiers » ce derrière quoi il faut entendre : « Le jeune de quartier »

l’emploi du mot « quartier » (difficile) dont l’origine remonte au XIIe siècle chez les vénitiens et les génois et qui définit : « une enclave commerciale autonome en territoire étranger »

Le non moins explicite mot Banlieue : « mis au ban à une lieue de la cité »
Mais aussi : « zones de non-droit » et donc de « non-devoir »
Mais je refuse également d’oublier que nous avons accepté l’assèchement de l’école de la République dans ces « zones d’enseignement prioritaires » au prétexte que ces enfants-là n’étaient pas « capables », pas à la « hauteur », pas en « mesure » de faire face, faisant d’eux, presque dès la naissance des sous-citoyens pour finalement proposer aujourd’hui… Ultime humiliation, la « discrimination positive » et l’abaissement de l’âge d’entrée en apprentissage soit d’entériner la définition condescendante que « nous » avons d’eux : « des moins-hommes » et des « moins-femmes »
Parce que je refuse d’oublier cette conversation que j’eus, il y a quelques années avec un responsable syndical et politique d’extrême gauche, doctorant en philosophie qui, à ma suggestion d’impliquer ces enfants laissés-pour-compte dans la restauration du Politique (en créant une antenne syndicale par exemple…) je me suis entendu rétorquer qu « Ils » étaient « incultes »(politiquement parlant… bien sûr…) « barbares » « incontrôlables » et qu’au mieux, il fallait se servir de leur misère plutôt que d’espérer leur investissement… Et je lis, là, juste sous mes yeux un trac du parti communiste qui me laisse coi de colère rentrée… Et je ne parlerai pas non plus du manifeste s’outrant de l’usage de la loi de 1955 dont nombre des signataires sont ceux-là même que je viens d’évoquer.
De même je tiens au souvenir que, depuis 1993/95, les crédits aux associations laïques œuvrant dans ces portions de territoire abandonnées par les pouvoirs publics n’ont cessé d’être réduits, obligeant peu à peu ces associations à céder le terrain aux caïds et aux « barbus ».

Mais également que cette même année 1995 a vu la France secouée par les terribles attentats parisiens… Et que les forces de polices en vinrent à abattre K.K… Dont on stigmatisa l’origine banlieusarde, usant de celle-ci pour dénoncer le « potentiel terroriste de ces quartiers, y compris chez les « gaulois » » !!!!!!!
Enfin, et plus généralement que depuis trente ans nous n’avons cessé d’appeler à ce que « On » et « Ils » fassent à notre place, désertant le Politique, pleurant sur les « descentes » de ces mômes agressant les « nôtres », devant les écoles ou dans les centres commerciaux, qu’une réponse soit donnée pour colmater les béances de nos angoisses existentielles… Voilà, depuis 2002, plus que jamais, mais dans une ligne somme toute sensiblement semblable, « On » et « Ils » répondent… Vulgairement, ça s’appelle un retour sur « désinvestissement »… Le nôtre… pas celui de Tartempion ou du voisin… non, non… Parce que comme toujours les militants des extrêmes n’ont pas lésiné… Ils sont allés au charbon… eux…
Si je n’excuse pas un instant l’actuel gouvernement de reprendre à son compte les pires propos que le peuple de France profère sous le manteau depuis plus de 20 ans (Au prétexte de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Ce qui revient à déverser dans l’escarcelle commune l’immondice qui, s’il est tu, ne l’est pas pour rien.)… Je ne nous en trouve pas à nous non plus… Non, pas la moindre… Dans le constat que je tire de la situation…
Nous qui nous définissons comme une « génération » de branleurs égotiques et dépressifs, cyniques à bon compte, désengagés et désintéressés de tout…
Si le fait de m’exposer ainsi assumant mes paroles, sans masque et sans fard ne devait receler qu’un seul bienfait, j’aimerais qu’il soit, non celui de formuler une théorie toute faite (à laquelle je ne sais croire) prête à penser, qui pourrait illusoirement s’apposer sur le Monde tel qu’il est, multiple ; mais d’essayer de renvoyer chacun à sa part de responsabilité, à ce qui fait de lui un être parlant, citoyen, adulte et responsable impliqué dans un Monde qui, qu’on le veuille ou non, est et restera le nôtre jusqu’à ce que mort s’ensuive… Et dans lequel, chacun de nos actes ou de nos non-actes, produit de l’effet.
Je n’ai pas l’illusion spiritualiste d’élaborer une pensée-monde qui agirait comme un « coagulateur » et pourrait ainsi le dire « Tout », seulement d’essayer d’en proposer une qui se reconnaît d’emblée comme « fragmentée », se sachant donc apte, au mieux, à dire un Monde « un » qui n’est « pas tout »…
Pour ceux qui voudraient voir en N. Sarkozy l’incarnation de tous nos maux et de tous les dangers, je répondrais que cet animal-politique-là n’est rien d’autre que le golem que nous nous sommes créé…

Le « plus-un » politique que la France ne cesse de se choisir depuis trois ans… Il est le miroir ingrat des lendemains de cuites et rien ne sert, dès lors, de regretter d’avoir bu… Il faut cesser de boire !!!

Et pour ce faire, il serait plus que temps d’entendre que nous ne pourrons pas faire l’économie du Politique… Quelles que soient nos couleurs ou nos affinités… La liberté… ça ne se reçoit pas en héritage avec la mention, « bon pour l’éternité »… ça se reconquiert et ça se défend, chaque jour, au un par un, au cas par cas, bien sûr, mais aussi ensemble lorsque les circonstances l’exigent…
J’ose espérer qu’à l’issue de ces « évènements », les hommes et les femmes de ces ghettos ne seront pas seuls pour ramasser les cendres… Dans le silence pesant laissé par nos chants contestataires retombés… Et le vide effroyable d’une solidarité déjà oubliée…
On se souviendra de ce qu’il en fût quelques mois après, lors des manifestations contre le CPE… On sait, depuis, que pour la majorité des Français, et une frange non négligeable des intellectuels, N. Sarkozy aura eu raison d’agir de la sorte… »

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