Cul et ventre nus…

par folaferrere

C’est l’injonction qui s’était mise à hurler dans ma tête au sortir de la petite douche improbable accrochée sur l’étroit balcon d’un quatrième étage barcelonais. Cul et ventre nus… Cette injonction de Bataille après celle qui me colonisait le crâne depuis des semaines, cette promesse de ne plus compter combien de vies dans ma vie désormais. Ne plus les compter pour ne plus à avoir à répondre aux accusations mille fois répétées d’instabilité, cet atavisme vociférateur, ce réflexe pavlovien de tous les assis englués dans le formol de leurs vies (si bien) faites, pour ne plus avoir à rétorquer que oui, c’était effectivement le prix à payer lorsqu’on ne se reconnaît d’autre maître que son propre désir. Le Désir, hein, aurais-je martelé, et non ces pathétiques petits ersatz, ces tristes vessies que le commun s’acharne à prendre pour des lanternes que sont définitivement les innombrables caprices de la jouissance. Mes changements de vies ne se résument pas à moi, ma bite et mon couteau. Je ne saute plus de lits en lits, ni de lubies en lubies depuis longtemps, ma vaine lutte contre la mort a fini par prendre d’autres formes.

J’avais piqué l’un des bureaux branlant qui s’entassaient dans la pièce du fond, entre les lits superposés et le clic-clac rescapé du milieu des années quatre-vingt-dix, là-bas, au bout de l’immense couloir sans doute carrelé à la même époque, peut-être même avant tant ce marron crémeux, un peu délavé, me rappelait les faïences bon marché des villas de la côte d’azur des années quatre-vingt. Comme celle ou j’avais grandi, dans l’une de ces autres vies que je ne voulais plus compter. 
Posé là, devant l’une des deux ouvertures de ce bow-window de fortune, extension de bric et de broc que seuls les pauvres et les marchands de sommeil savent inventer pour élargir de force l’espace vital qu’ils ont pu arracher au reste du monde, tentacule de favéla s’enchevêtrant aux autres, comme ces toit-terrasses de raccrocs qui s’étalaient désormais sous mes yeux, juste en contrebas de mon bow-window-douche-bureau dont l’appel étrange s’était transformé en une sorte d’injonction à l’urgence de laquelle il me semblait impossible de me soustraire… Comme s’il fallait ça, au moins, pour m’arracher à la longue torpeur où je m’étais lentement laissé couler ces derniers mois. Écrire, là, tout de suite, quitte à écrire n’importe quoi… Mais écrire, reprendre le flux âpre et lourd des mots qui se déversent en trombes, des phrases en rouleaux qui se replient puis se déploient sans que je ne sache jamais très bien ni pourquoi ni comment, que ma langue se mette à nouveau à charrier ce fardeau de sentiments et de pensées contradictoires amoncelées depuis des mois, heurtant avec toujours plus de violence la digue dressée de mon refus têtu de m’assoir à ma table, cul et ventre nus, d’y jeter cette sale peau que bien trop on vendu avant de venir s’y exténuer en vain. Reprendre le chemin de cet unique espace que je connaisse où pouvoir dire, ou tenter de dire la force politique d’un singulier déployé dans toute sa complexité face au rouleau compresseur d’une normalisation désormais portée par une société toute entière hantée par la peur…


Évidemment, comme à son habitude, goule insatiable dévorant le temps, Barcelone a englouti les heures au fond de sa gueule noire béante qui s’étire, énorme, des montagnes à la mer au-dessus de ses nuits. Mis à part ce début, arraché au planning hystérique des jours de festival, je n’ai plus rien inscrit, plus un seul mot, me contentant des quelques images capturé au pas de course dans les méandres de la ville d’août, qui s’étale, languide et moite, en attendant le retour dans son ventre de ses enfants qui l’ont fui. 

Llucia est à Majorque, comme les autres, aspirés par la fraîcheur de la côte, ne reste ici que ceux qui n’ont pas le choix et la horde rougissante des touristes du nord venus éprouver sur les planches des travées qui courent le long des plages, leurs corps augmentés par les lampes à bronzer et les kilos de fonte soulevés toute l’année dans l’air climatisé de ces roues pour rats humains qui ont surgit et se sont – comme les champignons après la pluie dans les sous-bois de mon repli montagneux – multipliées au cœur des centres urbains depuis les années quatre-vingt.

Non, en été, personne qui n’y soit obligé ne s’accroche à la fournaise bitumée où se consume sa vie le reste de l’année. Il faut être étranger à cette ville paradoxale pour le croire.

Je regrette que Llucia n’ait pu dégager le temps nécessaire pour écrire ce texte que je lui avais commandé l’année passée et dans lequel j’espérais qu’elle puisse nous dire quelque chose de ces paradoxes encore renforcés par l’accession à la mairie d’une Podemos et la victoire des indépendantistes catalans…

Refugees Welcome peut-on lire aujourd’hui encore sur la façade d’un bâtiment officiel à l’orée du Gothico et en même temps, rue Francisco Giner, dans Gracia qui préparait sa grande fête annuelle, c’est un arrêté municipal qui a clos le Switch Bar – Pocket Club où je voulais emmener A. qui du haut de ses quinze ans découvrait la nuit barcelonaise…


À deux cent cinquante kilomètres de là, exactement au même moment, la Féria de Béziers battait son plein malgré les menaces terroristes qui planent désormais comme des vautours au-dessus de chaque fête populaire. Tireurs d’élites embusqués sur ses toits, plots en béton pour bricoler des chicanes au milieu des avenues qui mènent au centre-ville, compagnies de CRS en renfort et militaires de l’opération Sentinelle pour garantir à chacun le droit inaliénable à cette soupape orgiaque où l’on pisse debout sous les pans de ses robes de soirée, vomit sur la blancheur immaculée de ses chemises d’Hidalgos, le drapeau de sa classe sociale non plus en berne mais baignant dans les flaques de sang des taureaux et les natures diverses des régurgitations de champagne et de sangria bon marché qui se fabrique et s’ingurgite par hectolitres quatre jours durant. #jesuisenterrasse hastaguions-nous cet hivers – autant par réflexe que par révolte – alors que nous n’avions pas même fini d’identifier les corps des morts du Bataclan.

Un mois après Nice, c’est l’État qui donnait les moyens à Robert Ménard, non seulement de garantir notre droit à la dépravation et à l’oubli dans le plus pur respect de nos traditions de serviles volontaires et opiniâtres, mais de pouvoir profiter de l’occasion pour mener son abjecte campagne publicitaire contre le journal régional avec, qu’on le veuille ou non, notre approbation tacite.

Comme si le maintien coûte que coûte de ces carnavals, de ces farces populaires mimant la liberté, était la condition sine qua non pour que rogner nos libertés fondamentales ou piétiner notre droit à la vie privée quotidiennement, deviennent des capitulations acceptées comme nécessaires pour vaincre les hommes de cette fantasmatique cinquième colonne qui, tapis dans l’ombre, nous guetteraient comme nous le vendent à grands coups d’abjections médiatiques tous les populistes sortis du bois alléchés par l’odeur du sang et de la peur mêlées…

Il y a longtemps que je ne vais plus à la Féria, je n’ai pas attendu qu’elle soit entre les mains de ce petit populiste abject et fier de lui pour la fuir. Non. Je l’ai fui parce qu’il y a longtemps que je n’ai plus besoin d’elle, ni de n’importe lequel de ses avatars, de toutes ces bonnes excuses pour friser le trou noir ou risquer de me vomir dessus. Parce que j’assume depuis longtemps de céder à ces pulsions sans le concours de la horde pour m’y soutenir, moins encore d’être prêt à quémander au plus abject connard le droit de me torcher la gueule le jour où vivre me tue un peu trop efficacement…

J’avais mis dans mon sac cette biographie de Hunter S. Thompson qui me suit un peu partout ces dernières années, le livre est en lambeaux, ses cahiers décousus, ses pages décollées et minées de tâches de crème solaire et de café, peut-être même de jus de tomate et de rosé. Évidemment, comme la plupart du temps je ne l’ai pas ouvert, mais peu importe, sa seule présence suffit à me rappeler sa délirante tentative de prendre le pouvoir à Aspen à la tête d’une armée de freaks et plus encore, sans doute, son génial article intitulé : Le Kentucky Derby est dépravé et dégradant dont la simple existence continue de me rappeler, un demi siècle plus tard, que dans le ventre mou de l’Occident, dans les méandres crasseux de ses profondeurs, vagissent encore, cruelles et monstrueuses, les hordes acéphales qui font le lit des pires salopards, de Trump à Ménard, avec le consentement coupable d’un reste qui peu bien bander ses muscles sous le poids de la fonte à défaut d’avoir le courage de s’y opposer…( je veux dire, ailleurs qu’au fond d’un canapé dans le salon cossus d’un loft de la petite ceinture ou avachi à la terrasse d’un bar branché.)


Mais qu’importe, l’honneur sera sauf, nous pourrons toujours hastaguer un autre truc vulgaire du genre #jesuisalaferiababy et – avec la bénédiction de l’évêché – les 500 000 moutons attendus malgré tout cette année, seront bien gardés…

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