Si la Révolution m’était contée…

par folaferrere

Du coin de l’œil je l’avais vu flotter en bas à droite de mon écran, rouge au milieu de la brume âcre des gaz lacrymogènes, un bout de béret, une belle étoile jaune et cette broussaille noire et fournie reconnaissable entre mille… Au loin, à l’arrière plan, dans le chaos de fin de manif, des cagoules et des casques, des gamins et des vieux, des hommes et des femmes et tout autour ce nuage dense qui montait du bitume piétiné, comme le soufre s’échappant des enfers sur les gravures de Doré…

Ainsi en va-t-il désormais, c’est aux premières loges, par smartphones interposés, en temps réel, que la révolte sociale, se singeant elle-même, s’observe, crainte ou révérée, méprisée ou fantasmée, offerte aux yeux hagards d’une foule inerte et décomposée, filtrée par des dizaines de milliers d’écrans de toutes tailles, loupes déformantes mais protectrices, accessibles à chacun et à tous… 78000 et des brouettes lirai-je quelques heures plus tard au bas de l’une des vidéos partagées par Rémy Buisine sur son compte Twitter, quasi l’équivalent d’un Stade de France les soirs de grands matchs… Du pain et des jeux, des blessés graves et peut-être un nouveau mort, le sacrifié ultime dont on secouera le nom devenu étendard au milieu du chaudron médiatique au bord de l’explosion… Si seulement il pouvait être tué en direct… Si la bavure pouvait être nette et le mort innocent… Si ce meurtre infâme pouvait être le fait de l’un de ces flics arborant un écusson illégal aux relents fascisants plutôt que d’un bleu jeté en première ligne un lanceur de balles entre les mains auquel il n’aurait été formé que la veille entre deux portes claquantes de sa caserne d’affectation… Sourdes sont la rage et la haine, sourde est la violence dont on a mille fois béni l’utilisation dans l’un ou l’autre de ces nouveaux saints temples de la Révolution

« 33, dites 33 ! » 33 comme le nombre des révolutions dans le beau titre de l’unique roman publié il y a quelques semaines par les éditions Métailié de Canek Sánchez Guevara, « Le petit-fils du T-Shirt« , comme il aimait rappeler que l’avaient surnommé les prêtres du nouveau dieu du temps qui le prenaient pour cible, psalmodiant jusqu’à l’écoeurement que non, décidément non, there is no alternative, T.I.N.A est bien l’unique horizon possible pour les générations à venir… Amen.
33 comme le nombre de sillons sur les galettes grand format de mon enfance… 33 et parfois un, sur lequel ripait le diamant de la platine, 33 tours rayés, comme la vie de La Havane sous la plume hallucinée de Canek, le rebelle, Canek l’anarchiste qui écrivait de lui même en 2010 sur le site du Nouvel Obs :

« Canek Sánchez est un oisif professionnel diplômé en Sciences du comportement urbain des rues de La Havane, nanti d’études élémentaires et supérieures acquises à Mexico, Monterrey, Oaxaca, Milan, Marseille, Barcelone et dans quelques autres banlieues. De nationalité apatride, il est détenteur de deux passeports, même si l’un d’eux ne lui sert à rien et l’autre plus ou moins. Il n’a pas de maison, pas de voiture, et sa solvabilité bancaire est nulle. On raconte qu’il n’a jamais voté. Il a publié plusieurs exercices, tous déplorables. La presse impérialiste et démagogue l’appelle « Le petit-fils du t-shirt« . À part ça – assure-t-il – c’est un homme. »

Autobiographie lapidaire que je pourrais sans peine reprendre à mon compte en changeant seulement quelques noms, définition de soi qui me renvoie aux premières pages de l’autre Cubain génial, le seul qui ait su, ces dix dernières années, remuer en moi toutes les couches de sédiments accumulées depuis trente ans, Guillermo Rosalès dans ce texte immense publié chez Actes Sud, Mon Ange, texte auquel sans cesse je reviens et plus encore sans doute lorsque gronde la folle envie du retour aux vieilles lunes du temps passé, comme si atones et définitivement privés d’imagination, nous ne pouvions, au mieux, qu’ahaner les antiques prières épuisées du rêve vaincu d’un autre monde possible… Comme si, au T.I.N.A des nouveaux maîtres nous n’avions rien d’autre à proposer que les mêmes impasses figées dans la boucle rayée du 33 tours de l’Histoire récente…


Comme si, le Che de Banksy, des dollars imprimés sur les rétines, était devenu la figure indépassable du 33 tours rayé d’une révolte à jamais condamnée à se singer elle-même, pauvre folle tournant en boucle entre les murs aseptisés d’un supermarché géant transformé en asile psychiatrique universel… Et en écoutant Erri de Luca – magnifiquement interviewé par Delphine Japhet pour À voix nue, sur France Culture – évoquer ces figures de l’adolescence auxquelles il restait fidèle encore aujourd’hui, je n’arrivais pas à me dire autre chose. Pourtant, en lisant Canek Sánchez Guevara, en restant attentif à percevoir ce qui pouvait émerger d’un désir, place de la République ces derniers mois, c’est tout autre chose qui se laisse entrapercevoir entre les lignes du discours des maîtres, rien, ou presque rien, juste une brèche, un diamant qui ripe sur le sillon pour sortir de sa course initialement programmée, la possibilité non pas d’une île mais d’une effraction dans le tempo de l’hymne de cette époque armée jusqu’aux dents pour résister à tout changement, quitte à en crever… Presque rien, un murmure peut-être, une discrète ritournelle qui au fil des jours pourrait coloniser nos têtes et nous laisser de nouveau croire qu’au milieu du désastre, un autre monde, notre autre monde, reste possible…

À lire, donc :

 33 révolutions… De Canek Sánchez Guevara chez Métailié (9€)

Mon Ange de Guillermo Rosalès chez Actes Sud (Babel)

À écouter :

À  Voix nue : 

Erri de Luca, l’écrivain des vents contraires sur  France Culture

À découvrir :

Banksy

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