Les Chapiteaux du Livre (Chronique du off)

par folaferrere

Le bleu du ciel, en même temps que les mots s’échappaient de ma bouche mon cerveau hurlait au désespoir de s’entendre prononcer pareille banalité… René, venu me chercher pour me ramener aux Chapiteaux, me souriait, jovial et j’avais beau me débattre mentalement comme un marsupial dopé aux amphétamines, je regardais ce ciel d’un bleu limpide comme un puceau de 15 ans s’agiter sous son nez les seins nus d’une fille sur la plage… Mon train avait un bon quart d’heure de retard, il était presque 13h, dans moins d’une heure je devais intervenir devant ma première classe de lycéens et entre-temps il me fallait manger et – je l’espérais – boire un truc un peu moins insipide que de l’eau… 

En attendant que mémé qui elle-même attendait son fils prodigue veuille bien virer son carrosse pour nous laisser sortir, je comblais les vides en débitant encore quelques banalités sur Béziers et le nouveau bordel de la gare depuis que le petit maire avait, pour la Féria – sécurité oblige – fait supprimer les places de stationnement pour créer un dépose-minute qu’évidemment tout un chacun continuait d’utiliser comme un parking. Bref, le quotidien glaireux d’une vieille dame arthritique de province qui se laisse glisser, mois après mois, avec délectation, dans cette sorte de lente agonie heureuse, Tati Daniele attirant l’attention de tous en enfonçant chaque jour un peu plus le clou de son indécent penchant vulgaire et populiste… 

Évidemment, revenir aux Chapiteaux du Livre, c’est ce petit bonheur (coupable ?) de retrouver les ami-e-s, Virginie, Séverine, Aurélie, Regina, Gilles, Jeff, Dag, Lucie, Hélène, Anais, Isa, Jean et les autres, c’est sans doute, et sans honte aucune, se chauffer de ce bois de l’amitié que chantait le grand Brassens dont on imagine deux minutes ce qu’en aurait dit le petit maire si prompt à « répondre » par communiqué de presse lapidaire au discours profond et habité d’un Professeur au Collège de France comme Patrick Boucheron, intellectuel de la mesure et de la rectitude qui rappellera dans le chapiteau comble le soir même le rôle ô combien fondamental de l’Histoire et donc de ceux qui en sont les garants, les historiens, au cœur de la démocratie… 


Certes, c’est vrai, quand je reviens ici, chaque année, je viens y retrouver des gens que j’aime et qui me sont chers, oui, mais si j’y reviens et y interviens, comme cette année, c’est parce que je continue de croire en la force incomparable de ces lieux où l’on se rencontre, où l’on prend le temps de se parler, de se voir, de se toucher, de s’engueuler aussi, parfois, pourquoi pas, bref, d’éprouver ce que vivre ensemble veut dire, réellement, ce qu’il implique, exige de chacun de nous, et sans doute un peu plus aujourd’hui qu’il ne l’exigeait hier, lorsqu’on pouvait encore croire que de ne rien lui donner (ou pas grand chose) était après tout sans réelle conséquence, que ce vivre ensemble, tous ensemble, n’était menacé par rien, qu’il était éternel et suffisamment solide pour supporter nos petits égoïsmes, cette sorte de désintérêt qu’on finit par porter, parfois, aux êtres et aux choses dont on se croit assurer de la présence… Sauf que les temps ont changé et que ce si bel édifice qui nous a soutenu et protégé si longtemps est aujourd’hui réellement menacé par des hommes et des femmes, de plus en plus nombreux, qui, patiemment, avec l’entêtement de bêtes de somme, travaillent à en miner les fondements et rêvent de le voir s’effondrer, sans doute persuadés – je veux dire, vraiment persuadés – que non seulement vivre séparés est possible, mais pire, qu’il serait préférable… Comme si la démocratie, comme si ce pays, pouvaient être comparés à un vieux couple qui se délite qu’il suffirait de séparer pour en solder les comptes… 


Hier soir nous avons bu et mangé sous le chapiteau de Régina, les paroles de Patrick Boucheron qui flottaient encore dans l’air rendu plus dense par leur gravité. Hier soir, ensemble, tous ensemble, nous étions bien à nous chauffer le cœur de cette amitié qui nous lie. Moi, en tout cas, je l’étais, bien d’être là, continuant à croire que, si la menace est bien réelle, nous disposons, tous ensemble, des armes pour la repousser…

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