Chapiteaux du Livre : À l’aube du deuxième jour…

par folaferrere

C’est à la difficulté de l’œil à s’ouvrir et à celle du (dernier) cheveu à reprendre sa place au réveil qu’on mesure la soirée de la veille… Enfin, moi, c’est à ça que je la mesure d’habitude… Au poids des résidus de molécules d’alcool qui pèsent encore dans mon sang quand je tente de retrouver la station debout pour rejoindre mon premier café… Et hier matin, c’était dur, plus dur que d’habitude pour être honnête. Pourtant, je n’avais pas le sentiment que nous ayons tant bu que ça. Et en réalité, d’ailleurs, nous n’avions pas tant bu que ça. Non, ce n’était pas l’alcool de la veille qui (me) pesait hier matin, c’était autre chose, un sentiment poisseux, un reste de malaise qui laisse une sensation de lourdeur pâteuse dans la bouche, qui noue l’estomac comme les vieilles angoisses de l’adolescence qu’on peine à identifier précisément et dont on ne peut pourtant nier qu’elles sont bien là, tenaces, à vous pourrir la vie.

Pourtant, tout avait été bien, bon, tendre, hier dans la journée, les rencontres avec les mômes, ceux de Bédarieux, dont quelques uns des anciens copains de mon fils, ceux du Lycée Mermoz le matin, secondes professionnelles qui avaient bossé comme des brutes avec Pricille, leur prof de français, sur ma bio, sur mes textes, et évidemment sur la maison d’édition et puis enfin ceux de Jean Moulin, nombreux, des 1ères L concernés, ou censément concernés, au premier chef par ce que je leur racontais. Leurs sourires à tous quand je leur avouais que pour moi, les livres, avaient toujours représenté l’échappée, la possibilité de cette liberté qui déjà, à leur âge, m’était si chère et que je ne savais trouver sur les bancs d’une école dont pourtant, par ailleurs, j’étais conscient de la nécessité ; les échanges avec les amis, les auteurs, Christophe Tostain et Dominique Forma, Patrick Boucheron, les irish coffee et les Carejillo de Carless et les petits plats de Régina, même le tançage vif de Marie dans l’après-midi l’était, tout, au fond, l’était, et pourtant ce malaise qui durait… 


Était-ce le vide laissé par l’absence de la traditionnelle présentation de saison de Sortie-Ouest par Jean Varéla la veille au soir ? Les inquiétudes récurrentes quant à la survie de ce lieu nécessaire qui revenaient sur toutes les bouches pendant le cocktail de jeudi soir ? Cette tension, latente, impossible à ignorer qui marquait les visages des ami-es ? Un peu de tout ça, sans doute, et plus encore cette incompréhension de croire assister au spectacle d’animaux affolés sur le point de s’entre-dévorer plutôt que de se souder à l’approche du danger… De ce populisme d’extrême-droite qui pour le coup, lui, ici, à Béziers, n’est plus ni latent, ni rampant, mais bien à l’œuvre, guettant chacune de nos erreurs pour gagner encore un peu plus de terrain… 

À 8h, ce matin, sur la terrasse plein Est de Gilles et Virginie, chauffé par les rayons de ce beau soleil sudiste, c’est à ça, à cette noirceur tenace que je pensais, à ces penchants suicidaires qui nous font vaciller avec délectation au bord du gouffre comme des adolescents en mal de sensations fortes… À ça et à ce devoir d’être conscient que le temps où nous pouvions encore nous permettre d’attendre pour voir est définitivement révolu et que la bataille pour défendre tout ce à quoi nous croyons et tenons, qu’on le veuille ou non, elle, a bel et bien commencé…

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