Chapiteaux du Livre – Chronique 3 – La Victoire de Samothrace

par folaferrere


Au saut du lit ( saut du lit : figure acrobatique fantasmée par tout homme vaincu la veille au soir par un Glenfiddich roublard et musclé, consistant, au réveil, à passer d’un coup d’un seul de la station horizontale à la station verticale.) en regardant rouler au-dessus de mon crâne écrasé par l’angelus hystérique venu de l’épais cul d’une bouteille écossaise, les lourds et cotonneux nuages gris et noirs qui s’amoncelaient, je me disais qu’il ne manquait plus que ça pour nous achever. Un dimanche glauque et trempé, clouant les derniers visiteurs téméraires au fond de leurs tanières douillettes. 

Il était 7h23, j’étais plus tombé de mon lit que je n’en avais sauté, aussi lourd et barbouillé que le ciel chapeautant la terrasse vide du manoir – comme avec A. nous avions fini par surnommer la maison de Gilles et Virginie, ses chambres gigantesques et ses patios romantiques, conglomérat de cartons et d’outils de chantier où nous avions passé tant de soirées heureuses ces derniers mois – où j’étais venu me réfugié pour ces quatre jours, incapable – au fond je le savais – de retourner au moulin dont j’avais sans doute fermé une ultime fois la grille quelques semaines auparavant…

Les petits yeux d’aigle des Balkans, bleus et perçants, de colossal Čolić, son grand corps ample occupant irrémédiablement l’espace, surnageaient au milieu de la brume éthylique d’un lendemain de cuite aussi triste que j’avais tenté un peu artificiellement de la rendre joyeuse, déniant ce que je venais moi-même d’écrire et ce que je ne cessais de répéter à loisir depuis que les êtres comme les lieux m’avaient confié leur pouls.

J’avais beau savoir redoutables les colères de Jean, sa détermination pugnace qui avait su faire naître ce lieu du cœur des ruines de la splendeur biterroise passée et à jamais perdue – et toutes les actions culturelles qui en avaient découlé depuis dix ans – je n’arrivais pas à me défaire de l’idée que, de toute façon, quelque soit l’issue de cette bataille absurde qui s’était engagée, là, et au milieu de laquelle nous pataugions tous désormais, toute victoire ne pourrait, au mieux, que ressembler à la statue de Samothrace, fière mais étêtée, sans bras, une aile en moins et dépouillée de tout attribut habituellement prêté à cette déesse antique dont les vestiges de marbre trônent aujourd’hui à la seule place qui leurs reste : dans la salle d’un musée, là où survivent les œuvres d’art devenues biens culturels du peuple, c’est à dire parfaitement inoffensives.


Toute guerre civile laisse derrière elle des plaies à jamais ouvertes, traces indélébiles dans la mémoire de celles et ceux contraint de la subir. C’est ce que tentera de nous rappeler, fou de cette colère contenue que rien ne peut apaiser, Velibor Čolić, Velibor le Bosniaque, Velibor le migrant, Velibor l’exilé qui ne se privera pas de dire à l’assemblée venue l’écouter qu’à prêter aux Yougos plus de bêtise que nous ne nous en prêtons à nous-mêmes, nous risquions de bien mauvaises surprises… Il rappèlera les mosquées, les églises – catholiques et orthodoxes – et les synagogues qui avaient si longtemps vécues en harmonie, la fragilité de ces équilibres, le précieux de ce vivre ensemble, le prix qui l’en coûte de l’oublier… 

​Mais sans doute que l’expérience de la guerre, comme celle de la pauvreté – je veux dire, la vraie, celle qui vous oblige à compter chaque centime, à penser longuement chacun de vos choix, pas le senti-ment de celle-ci qui nous pousse à nous apitoyer sur notre sort lorsqu’on s’estime, ne serait-ce que partiellement, exclu de l’hyperconsommation – ne peut se transmettre réellement, qu’au mieux, en croyant de toutes ses forces en la Littérature et, dans le meilleur des cas, en parvenant à en faire un tout petit peu, parvient-on à en laisser pressentir quelque chose, presque rien, infiniment moins que ce qu’elles sont en réalité, mais quelque chose tout de même. C’est ce que nous nous disions avec Velibor, tandis qu’au déjeuner, dimanche midi, pince sans rire, il tentait de nous expliquer que lorsqu’on a été pauvre, on accepte toujours et par réflexe, tout ce qui est gratuit, après avoir été le seul de la tablée à avoir souscrit avec un enthousiasme de gosse à la proposition de sauce au foie gras que venait de nous faire la jeune serveuse de Régina. L’après-midi même, c’est le même désespoir têtu que j’entendrais sortir de sa bouche tandis qu’il parlerait de sa guerre et du jour où, pour lui, l’Humanité pris fin, le 18 mai 1992. Le même désespoir têtu à tenter de nous faire entendre que nous sommes en train de jouer gros sans mesurer le prix que nous pourrions avoir à payer pour l’ensemble de ces petites lâchetés dont nous ne cessons de nous rendre coupable depuis quelques années, sans doute persuadés que nous, et cette France éternelle que nous avons la médiocrité de croire incarner, ne sera jamais ni l’ex-Yougoslavie, ni l’Algérie des années noires… Pourtant, peu à peu, ce sont bien les conditions de la guerre civile que nous sommes en train de réunir, les conditions de la destruction pure et simple de ce fragile vernis de civilisation qui fait miraculeusement tenir ce vivre ensemble de plus en plus ouvertement moqué par les bonnes âmes si supérieures qui se répandent partout où elles le peuvent et jouent solo, partout où il faudrait jouer ensemble… Puisse l’avenir proche me donner tort et faire de moi, comme des quelques rares amis que je me reconnais en ces temps monstrueux, de pauvres Cassandre illuminées… Dans le cas contraire, je sais que ce qui nourrira principalement ma colère, tiendra à ce simple fait d’être contraint par la lâcheté des ânes à patauger dans ce merdier infâme…
Thierry Guichard et Velibor Čolić


À lire : Manuel d’exil de Velibor Čolić, Gallimard 2016.

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