Reflet(s)…

par folaferrere


Je l’avais vu, ses mains dans les poches, traîner sa lassitude d’avoir, quinze ? Peut-être seize ans, ses baskets raclant la poussière du jardin, essayer de mettre une tête décroisée à la basse branche de l’arbre qui pesait de toute son ombre sur la pelouse. Je l’avais vu sans doute autant que je m’étais vu, là, à sa place, trente ans plus tôt, opérer le même geste exactement, au même endroit, le poids de la tristesse enfonçant mes pieds dans le sable jaune des allées du jardin de la Médicis… Trente ans… 

Et depuis ? Depuis je m’étais allégé de cette tristesse immense, de ce poids qui encombrait chacun de mes gestes, ralentissait mes mouvements au point que je finissais par croire que c’était ça, vivre, avancer au ralenti au milieu des autres pris dans cette folle course à la réussite, ce défi qu’il aurait fallu relever pour ? Pour quoi faire déjà ? Pour qui ? Pour plaire à qui ? Trente ans plus tard je n’ai d’ailleurs toujours pas compris, traînant à nouveau là, dans les mêmes allées, ne possédant rien de plus que ce que je possédais à l’époque, rien de plus à l’exception de cette irrépressible passion de vivre qui me tient lieu d’antidote face à toutes les injonctions, me préserve de toutes les compromissions, la Littérature comme unique horizon, cette sentence de Debord en boussole : « Pour savoir écrire, il faut savoir lire, pour savoir lire, il faut savoir vivre… »

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