Cette ombre qui s’étend…

par folaferrere

Le froid grinçant des hivers parisiens nous avait cueilli un peu à l’improviste, comme un vieux souvenir presque oublié. L’été indien avait tellement semblé ne jamais vouloir nous quitter que nous avions fini par le croire capable d’effacer la saison qui venait.

A. parti rejoindre les longs couloirs encaustiqués de son grand lycée, nous avons fini de nous préparer, moi m’accrochant à l’élégance sensuelle de ton corps souple porté par une jolie paires de bottines de cuir noir et aux lueurs nacrées de notre nuit tout juste achevée dont le goût sucré s’était longtemps accroché à ma bouche malgré le café et la douce fumée des premières clopes que j’enchainais toujours un peu frénétiquement dès l’aube, comme il m’arrivait si souvent de le faire ces dernières semaines alors que tant s’écroulait autour de moi. Pourtant je la détestais cette obligation au noir que nous imposait cette journée où je savais qu’à ces premiers frissons d’hivers se mêlerait la lourde tristesse d’un adieu contre nature, le poids de l’impuissance à ne pouvoir échapper ni à son irrémédiable réalité, ni à la nécessité de la célébrer… Le gris pâle chiné de bleu du ciel pesait sur nos pas au milieu des fines lames de froid que le vent du matin lançait vers nous tandis que nous marchions le long du grand stade où ma vie d’homme avait commencé, trente ans plus tôt. Je me disais qu’au pire, je pourrais toujours m’accrocher à ta voix portant les mots du dernier Muñoz Molina au milieu du brouhaha de la si longue route qui devait nous mener sur la grande île qui finissait par n’en être plus tout à fait une depuis qu’on l’avait rattacher de force au continent pour la commodité de la marée montante des estivants qui l’ensevelissait chaque été maintenant… Sur elle non plus, je n’avais plus mis les pieds depuis trente ans au moins, à l’occasion d’une autre Toussaint, lové sur le siège arrière d’une voiture familiale, dans la grisaille et l’humidité d’un autre mois d’octobre, il y avait si longtemps…


Je te regardais, lovée dans le siège de cuir beige de la Quattro emprunté à mes parents pour l’occasion, l’épaisseur du silence de cet habitacle cossu comme une ouate protectrice contre l’agressivité du monde extérieur, hétérotopie bourgeoise en parfait décalage avec ma vie de ces dernières années, perché sur ma colline de schiste, la mer comme unique point d’horizon, une certaine forme de misère comme compagne quotidienne – je dis une certaine forme parce que tu sais que je ne perçois plus la frugalité que m’imposent mes choix comme de la misère véritable, ne serait-ce que parce que je l’ai choisi – et je pensais au premier chapitre de La colonie carcérale qui t’avait semblé si décalé du texte comme du sujet… Et pourtant, quelques heures plus tard, attablé devant cette seiche et ses linguine à l’encre, sur l’une des îles les plus huppée de France, je te redirais combien, en réalité, ce premier chapitre ne l’est pas… Combien, si tant est que je continue de croire en la Littérature, en sa force incommensurable à pouvoir dire le monde et la vie, à faire surgir ne serait-ce que quelques bribes de vérité dans cette époque qui a fait du mensonge son credo, ne pas dire ce que cette injonction ou cette malédiction me coûte, quel prix je m’exténue à payer année après année, pourrait lui être – et donc m’être – préjudiciable. Évidemment, les mots de Muñoz Molina que tu continuais de me lire alors que nous roulions vers l’océan, tout au moins ceux de la partie autobiographique de son texte, les meilleurs à mon sens, n’étaient pas étrangers à ce remugle de sentiments qui m’assaillait, mon dernier texte en cours auquel je n’avais pas réussi à toucher depuis cinq mois en socle mouvant des pensées qui se mêlaient à ses aveux, plus vite que la berline ne nous conduisait vers notre si triste destination… J’aimais regarder du coin de l’œil la gracilité ferme de ton corps en partie caché sous ta douce étole blanche pour t’abriter du froid mordant qui entrait par bourrasque lorsque j’ouvrais les fenêtres pour fumer. Tes cheveux blonds, dans leur subtil arrangement de soin et de rébellion, qui ne pouvait plus me masquer cette part de tendre sauvagerie que j’avais la chance de connaître désormais, tombaient délicatement sur tes épaules, une mèche ou deux débordant sur tes grands yeux bleus joliment sertis de ces fines lunettes que je trouvais si incroyablement sexy me renvoyaient au tendre souvenir de notre nuit… Molina avait fait de Lisbonne le fil de son récit et moi je pensais que Barcelone serait peut-être le notre. Tu lisais et je nous revoyais l’année passée dans le bureau de Javier Cercas alors que nous l’interviewions à deux voix comme on écrit à quatre mains, quand nous buvions ces bières sur la petite place qui jouxte la rue de son bureau juste après, ton pas décidé dans le hall de l’aéroport lorsque j’étais venu te récupérer quelques heures auparavant, la belle certitude de ta démarche, le claquement de tes talons qui résonnaient à mes oreilles comme le chant du désir au milieu du chaos babélien que seuls les grands aéroports internationaux sont capables de produire. Je me souvenais de la petite cour de notre appartement situé dans Example, des margaritas bleues sirotées dans la nuit dense de ce mois de juillet, du plaisir plein de sueur que nous avions partagé dans la moiteur de l’après-midi, sur le canapé du salon… Je m’accrochais à tous ces souvenirs comme un naufragé aux restes de son bateau pour ne pas penser à ce minuscule cercueil de nacre que nous accompagnerions en terre quelques heures plus tard, à la tristesse insondable de tes amis qui peu à peu deviennent les miens, à cette rage que je sens poindre en pensant aux trahisons politiques dont sont victimes ceux que j’ai laissé derrière moi en venant te rejoindre, à la haine qui croît sans que rien ne semble vouloir s’y opposer, à mon refus de céder à la tentation de comparer ce temps aux années trente du siècle dernier. Je pensais à tout cela et aujourd’hui mes doigts courent sur l’écran de ma si nécessaire petite tablette où s’alignent ces mots qui me sont aussi vitaux que tes caresses dans la torpeur de cet hiver non climatique qui vient et auxquels nous devrons bientôt faire face ensemble…

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