Matins blêmes…

par folaferrere


Couverture du New Yorker par Malika Favre.


Je crois que c’est surtout par dépit que j’ai fini par accepter l’arrogance des petits matins blêmes que s’obstinent à m’imposer l’hiver et le monde. Par dépit ou par lassitude, je ne sais plus très bien, un peu des deux sans doute.

Les jurés du Nobel de Littérature ont attribué leur prix à Bob Dylan, la réseaux sociaux sphère s’est jetée dans la polémique comme une morte de faim sur le dernier bout de tofu laissé pour compte sur la table du banquet vegan aux premières lueurs d’une aube post premier débat télévisé de la primaire de la Droite, Asli Erdogan continue de croupir dans sa cellule turque, d’énièmes tribunes ont, comme chaque mois de septembre-octobre, paru dans les grands quotidiens pour dénoncer la politique des prix littéraires, le froid et l’humidité se sont installés dans les rues de Paris comme ces vieux amis qui nous insupportent mais qu’on reste incapable de virer, le tout petit maire de Béziers n’en finit plus de saturer de ses abjections l’atmosphère du pays tout entier sous l’œil compatissant et complice d’une gauche locale sombrant dans le populisme le plus misérable et il n’y a guère que la verve de Michèle Obama découpant Trump en bûchettes et peut-être l’humour décalé d’Edouard Baer revenu sur Nova le matin, qui réussissent à m’arracher un semblant de sourire crispé. Bref, qui du dépit ou de la lassitude l’emporte, je n’arrive pas bien à me décider.

Je parierai volontiers sur le dépit devant ce qu’il convient de comparer à un tsunami populiste submergeant d’une côte à l’autre l’Occident, comme si la mondialisation ne pouvait s’affirmer que par le pire, toujours soucieuse de ne promouvoir que la tendance forte du moment au cas où, sait-on jamais, il existerait un risque à ne pas le faire, de manquer une bonne affaire. Du dépit donc, certes, mais une immense lassitude aussi qui s’installe au fil des ans à nous voir patiner sur place, tout moteur ronflant, participant seulement à engrosser un peu encore le brouhaha du monde.

Dénoncer l’attribution du Nobel à Dylan ce n’est pas mépriser un art populaire, pas même vraiment discriminer un mode d’écriture par rapport à un autre, vouloir obstinément et peut-être même en parfait contresens de l’Histoire, réaffirmer la supériorité supposée du roman sur toutes les autres formes de littérature mais regretter que ce lieu unique à offrir suffisamment d’espace pour tenter de dire le singulier dans toute sa complexité et par là, celle du monde, atténuant ainsi quelque peu les effets délétères de l’uniformisation généralisée de tout et de tous, ait été snobé par l’un des rares outils qui lui permet encore de résister à la gigantesque vague de réduction et de simplification d’un monde tout entier asservi par les services de la communication et du marketing… Que par l’intermédiaire de Bob Dylan, la chanson soit enfin reconnue comme un art majeur à part entière, que le mot chansonnier ne traîne plus derrière lui la lourde connotation méprisante qui conforte un certain esprit petit bourgeois, bien, très bien, même, dommage que cela se fasse au détriment du beau nom de Littérature et avec lui, tout ce qu’il porte seul de moyens de dresser des digues face au torrent de la pensée unique en passe de nous engloutir définitivement, une horde de petits prélats réactionnaires et fascisant surfant sur sa crête, trop heureux de nous voir nous entre-déchirer sous leurs yeux torves et plus encore de nous constater suffisamment idiots pour saper l’une des rares armes qui leur soit si difficile à contrer, sauf à la dénier en la renvoyant au seul usage d’une élite intellectuelle petite-bourgeoise et mythologiquement méprisante ( Allez donc dire ça à London, Kerouac, Cendrars, Camus, Fante ou McLiam Wilson), qu’ils continuent de désigner comme L’ennemi des peuples… Croire qu’en défendant, drapé dans sa vertu, l’attribution du prix Nobel de littérature à Dylan – j’ai bien écrit l’attribution et non le génie de Dylan – on fait acte de résistance et d’honneur en se posant comme héraut de La culture populaire contre une certaine idée du snobisme(?), non seulement c’est commettre une lourde erreur, mais, pire, c’est sans aucun doute, peut-être par devers soi, mépriser celles et ceux que l’on prétend défendre et représenter et, dans le même mouvement, servir la soupe dans des assiettes de porcelaine aux pires salauds que cette époque ne cesse d’engendrer…


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