Facebook, et moi, et moi, et moi…

par folaferrere

Sans doute ai-je du, comme tant d’autres, me promettre un jour ou l’autre de ne jamais aborder ce sujet, de ne pas donner au réseau dont en dix ans le nom est quasiment devenu aussi dur à exclure d’une conversation que ne l’ont été pour Perec les e dans La disparition, une importance que je me refuse obstinément à lui accorder. Comme tant d’autres également, je l’ai utilisé, pariant sur son potentiel rôle de média alternatif, ce qu’il sembla être, pour moi en tout cas, un temps au moins, entre 2007 et 2010. Mais depuis ? Depuis j’ai tourné, viré, râlé, mais j’y suis resté à faire de petits ronds dans l’eau de crainte de… De crainte de quoi d’ailleurs ? De perdre de cette visibilité factice qui tient toute entière à quelques statuts drôles ou piquants ? Aux jolies photos de couchers et levers de soleil pris depuis la table d’orientation du site des Moulins de Faugères où, un temps, j’ai établi mon campement d’indécrottable vagabond ? Et après ? Même ce rôle de poil-à-gratter de l’édition que j’ai bien voulu endosser en incarnant largement E-Fractions Éditions et le combat pour que l’édition numérique de littérature soit cette troisième étape essentielle – après l’invention de l’imprimerie et la création du livre de poche dans les années soixante du siècle dernier – de la révolution pour l’accès de tous à la littérature et ce formidable outil pour tenter de suturer cette plaie béante au cœur de la fracture sociale que représente à mes yeux la Fracture numérique  qui ne cesse de s’accroître et que seuls bibliothèques et bibliothécaires seraient en mesure de réduire si tant est que l’on veuille bien – nous, éditeurs de littérature – leurs donner quelques moyens pour y parvenir, en a-t-il réellement pâti depuis le 12 février dernier que je n’ai plus ouvert – pas même une fois – mon compte Facebook ? Hum ? Sincèrement je ne crois pas, non… J’ai quitté le petit cercle – de plus en plus petit au fur et à mesure que Facebook modifie ses critères d’ailleurs – concentrique au centre duquel je pouvais me raconter que… Que quoi, d’ailleurs ? Que toute ma visibilité et avec elle celle des idées de fond que je tente de défendre soient réduites aux astuces creuses de communication ou de marketing dont nous finissons tous par user, pris dans les rets de la machine, tristes mimes d’une société du spectacle qui en cinquante ans est même parvenue à devenir la caricature d’elle-même… Exister, coûte que coûte, au prix, une fois par jour, voire plusieurs fois par jour, de participer à cette reductio ad absurdum de soi, de la complexité qui fait la richesse d’une singularité, bref, en déniant la Littérature elle-même au prétexte de la défendre… Absurde, donc.

Ceci étant, l’abandon de mon compte Facebook ne résulte en rien de je ne sais trop quelle bonne résolution à la mode, de je ne sais quel farouche besoin d’#unpluging – pour le moins on pourra s’amuser de l’équivoque de cette expression passée à la moulinette du globish, langue de la mondialisation s’il devait y en avoir une – appuyé sur le courage que m’aurait offert un célèbre désigner de lunettes de soleil ou je ne sais trop quel besoin primaire d’un retour aux sources – de quoi ? Lesquelles ? On ne saura sans doute jamais, mais qu’importe, tant que seront aussi nombreux les acquiescements, muets, mais entendus, lorsqu’on évoque ce nécessaire retour – bref, pour le coup, il n’y avait rien de réellement pensé dans cet acte, rien au-delà de l’urgence dans laquelle je me trouvais à ce moment-là, non seulement de terminer le premier jet d’un tapuscrit qu’il me fallait rendre prestement et la préparation d’une compétition de judo qui exigeait de moi un tant soit peu de concentration. Ne pas ouvrir mon compte relevait simplement de la sagesse, que j’imaginais toute provisoire, de ne plus céder à la vorace chronophagie du réseau ou à la tentation néfaste des effets d’annonce, ce par quoi, sans doute, on sombre dans le comble de l’absurde, comme en juillet 2015 lorsque j’avais vu un post annonçant ma prochaine rencontre à Barcelone avec l’écrivain espagnol Javier Cercas, réunir près de 150 likes en quelques heures tandis que quelques semaines plus tard, la première partie de cette même itw enfin mis gratuitement en ligne n’était pas visionnée par plus d’une trentaine de personnes en plusieurs jours… Comme si le réseau s’était donné la peine de me rappeler ce que je ne pouvais plus ignorer depuis longtemps, à savoir que désormais le like vaut pour acte… Que cliquer sur un bouton like, vaut pour engagement… Et ce n’est pas le succès virtuel de ces notes que j’accumule à nouveau ici depuis un mois et la réalité de leur lecture qui viendra infirmer cette évidence… 


Alors quoi ? Alors rien, je ne rouvrirai simplement pas mon compte Facebook, d’autant que cet acte que j’imaginais parfaitement anodin – ce qu’in fine il est pour moi, c’est à dire rien de plus qu’une mise en cohérence de mes pensées et de mes actes – a provoqué des réactions qui ne se lassent pas, aujourd’hui encore, de m’étonner. Qui de frôler l’insulte parce que je ne lui ai pas répondu sur FB, qui d’interpréter cette disparition – ou désapparition que je lui préfère infiniment – comme le signe de quelque catastrophe personnelle qui m’obligerait, qui de ne même pas s’en être aperçu, l’interaction d’autres sur d’anciens posts les relançant dans la timeline, faisant de ce compte une sorte de cimetière et de moi un ghost au même titre que tous ces morts dont les comptes continuent de vivre, mausolées de suites binaires de 0 et de 1 qui perdureront sans doute tant que Facebook existera… 

Donc non, je n’ai pas quitté FB suite à un drame ou une maladie, je ne suis pas non plus devenu fou – je veux dire, pas plus que je ne le suis naturellement – ni socialement suicidaire, pas plus que je ne boude qui que ce soit ou ai décidé d’aller élever des animaux aux tréfonds de quelque campagne du bout du monde, j’en ai juste fini avec ce réseau, comme il m’arrive souvent de tourner des pages de ma vie, rien de plus ni rien de moins, et pour être tout à fait honnête, j’aurais plutôt tendance à vous dire que je respire mieux et que ce temps retrouvé je le consacre à ceux et ce qui me sont essentiels pour, maintenant que le vent s’est levé, tenter de vivre encore un peu…

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