Et que la poussière soit…

par folaferrere


Et que la poussière soit…
Qui a lu un jour John Fante a lu Demande à la poussière et donc la préface écrite par Bukowski en 1979 dans laquelle il raconte comment il l’a découvert parmi les rayons d’une petite bibliothèque ( petite bibliothèque, sans vouloir lourdement insister sur le rôle éminemment essentiel des bibliothèques entre les murs desquelles, non seulement dorment encore, parfois, affalés sur des piles de livres (ou des claviers de PC connectés), des clochards, mais aussi, potentiellement, les ouvrages de génies que la foudre du marketing et de la communication petit bourgeois a raté…), comment il a trouvé de l’or et qu’il est resté là, planté, incapable de se détacher des phrases qui s’enchaînaient et coulaient sur les pages, chacune comme irisée de sa propre énergie vitale, mêlant l’humour et la douleur en une géniale simplicité. 

Pour le coup, moi aussi je me rappelle très bien à quelle occasion j’ai rencontré la littérature de John Fante, c’était à l’été 2000, un soir de la fin juillet, sur la terrasse de L’Antidote, place de la Canourgue à Montpellier. Pour moi aussi ce fut par l’intermédiaire de Demande à la poussière – et de Mon chien stupide – que je la découvrais. Il faisait incroyablement chaud et je buvais encore à la chaîne – en vrai tayloriste de l’ingestion de cocktails – les margaritas bleues que me préparait spécialement JR chaque fois que je venais – soit presque tous les soirs depuis des mois – lorsque j’estimais avoir enfin terminé ma journée et que l’urgence me commandait d’aller noyer l’angoisse qui revenait au galop coloniser mes tripes et mon cerveau, en général juste après que je me sois infligé de relire les cinq, six ou sept pages de ma production littéraire quotidienne, écrites au stylo sur les petits carreaux d’un grand cahier d’écolier, comme j’avais toujours écrit jusque-là.

J’allais avoir vingt-huit ans et depuis le mois de novembre 1999, je m’étais jeté à corps perdu dans l’écriture de ce qui deviendrait mon incorrigible premier roman et qui en attendant m’avait tenu lieu de bouée de sauvetage au milieu du désastre auquel il était impossible de ne pas identifier ma vie. 

S. m’avait donné rendez-vous pour discuter de mon manuscrit qu’elle venait de lire ; avec V. notre relation commençait tout juste à s’inscrire dans la durée et le point final mis à mon roman me laissait plus seul et plus démuni que jamais. Quelques années plus tôt, la mère de S. avait elle aussi tenté d’aiguiller mon travail littéraire qui surgissait parfois, par bribes, comme ces épisodes cévenols qui tendaient à dessiner ma climatologie intime depuis près de dix ans. Je me doutais que S. me reprocherait un mélange des genres et une touffeur excessive, presque oppressante, sans doute, pour tout autre que moi, mais sur laquelle il n’était pas question – et surtout impossible – que je revienne tant elle me semblait exprimer au plus juste le maelström de sentiments à l’œuvre en moi depuis que M. m’avait quitté l’été précédent en tirant derrière elle le fil qui déroulerait intégralement la bobine d’une vie que je m’étais efforcé de croire aussi durablement que solidement constituée…

Quelques années auparavant sa mère m’avait prêté Sexus d’Henry Miller, et offert Chronique d’une mort annoncée de Gabriel Garcia Marquez avec cette petite dédicace laissant entendre que si un si grand écrivain avait pu écrire et publier un si petit livre alors moi, peut-être, un jour, en écrirais-je un grand.

Ce soir-là c’était elle qui était passée chercher les versions poches de ces deux indispensables Fante à librairie Sauramps, titres qu’il est aujourd’hui impossible de trouver, sauf aux prix exorbitants de 22€ pour le grand format papier et 15,99€ pour sa version numérique et peut-être – mais ayant écumé un certain nombre de librairies spécialisées dans la seconde main sans en avoir trouvé, j’en doute – d’occasion, dernières reliques de l’œuvre d’un géant de la littérature, comme cet unique exemplaire de Demande à la poussière négocié une petite fortune par son fils, Dan Fante, dans une boutique d’occasion de Los Angeles, quelques heures à peine après que son père soit mort, épisode qu’il relate dans cet autre livre nécessaire qu’a sans aucun doute été pour lui son Rien dans les poches, également publié en France en 1996 par Robert Laffont, repris par 10-18, puis par 13e Note et enfin dans la collection Point du Seuil avant que les éditions Christian Bourgois ne s’attachent au reste de son œuvre quelques années après avoir déjà jeté leur dévolu sur celle de son père… 

Incontournables donc, les Fante ? Sans doute, oui, sauf qu’aujourd’hui, nul jeune aspirant écrivain aux poches trouées, au nez qui coule et à l’ego au bord de l’atomisation ne pourrait prendre la violente et salvatrice claque d’une rencontre avec leur œuvre puisque l’éditeur français qui en retient – oui, je n’ai volontairement pas écrit détient – les droits ne semble pas décidé à permettre sa réédition en poche et sans doute encore moins en numérique.

Je ne vais pas revenir sur l’exergue qui trône à l’entrée de ce lieu, parce qu’évidemment qu’il n’y a aucun hasard ni aucune envie subite et encore moins de commande pour expliquer que je revienne aujourd’hui aux Fante, si ce n’est mon retour à ce nouveau tapuscrit qui attendait depuis plusieurs mois que je le reprenne et dont le socle bipartite s’enracine à l’époque de ma rencontre avec Arturo Bandini et, entre autres, l’épisode de ses deux jours collés à sa machine à écrire pour n’en sortir que ce putain de mot vain, palmier, écrit à longueur de pages qui, sinon, seraient restées désespérément blanches et dont le souvenir me hantait tandis que semaine après semaine je perfectionnais comme jamais mes techniques d’évitement de cette table de travail où, cul et ventre nus il aurait fallu que j’arrache ma peau pour l’y tatouer de ce si censément salvateur et si assurément lamineur mot fin.

Cependant, cette violente et salvatrice claque dont je regrette que tout jeune aspirant écrivain venant de se jeter dans l’arène pourrait, aujourd’hui, se retrouver privé, pour moi à l’époque, fut moins la confrontation à un style dont j’étais déjà suffisamment lucide pour savoir que, ni à ce moment-là, ni jamais, je ne me rapprocherai, que la découverte qu’écrire – je veux dire que réussir à écrire – même jusqu’à ce terrible mot fin, ne garantissait en rien que l’on ne puisse pas encore échouer, et échouer non pas romantiquement comme un John Kennedy Toole se suicidant avant d’être publié, mais bien plus salement encore, en reniant jusqu’à la plus infime part de soi, alors qu’on a pourtant su trouver le courage de mettre sa peau sur la table, comme John Fante se livrant corps et âme, jusqu’à la rognure de l’os – et ceci, dans le cas de Fante, n’est pas tout à fait qu’une image – dans la gueule visqueuse du Léviathan social, qui en l’occurrence, pour lui, prit les traits d’Hollywood, épuisé par cette lutte pour survivre, et rongé par la honte et la culpabilité d’infliger à ses proches les affres d’une vie de misère toute entière consacrée à cette seule et unique injonction crépusculaire – crépusculaire parce qu’au fond, et c’est sans doute ça le pire, manqué ou rattrapé par le succès, rien n’atténue cet état de guerre permanente qu’on impose à tous ceux qu’on aime – : écrire, à n’importe quel prix, ne serait-ce qu’une seule toute petite vraie phrase qui vaille la peine qu’on s’en souvienne…

Voilà pourquoi, sans doute, il m’est impossible de me faire à l’idée qu’aujourd’hui, en 2016, l’héritière d’un grand éditeur français puisse laisser la mesquine et minuscule raison comptable l’emporter sur son devoir – devoir qui porte à lui seul toute la grandeur du beau nom d’éditeur – de permettre que cette œuvre nécessaire soit largement disponible en livre de poche et à tous petits prix en version numérique, au même titre que n’importe quel autre classique essentiel de la littérature mondiale…

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