Le bleu(té) des choses…

par folaferrere


Écrire, c’est gâcher sa vie. Je vis avec cette sentence qui résonne dans ma tête depuis des mois. Je me couche et je me lève avec. J’ai beau multiplier les diversions, m’agiter dans tous les sens – et dieu sait que dans ces cas-là je suis capable de développer des trésors d’imagination – me dire que cette phrase résonne comme la question stupide d’un talk-show ardissonnien, rien n’y fait, elle tient bon et refuse catégoriquement de me foutre la paix. C’est devenu tellement insupportable que j’en suis là, à tenter d’écrire dessus à la terrasse d’un bar avignonnais, un beau matin d’été, alors que ma seule obsession devrait tenir à savoir si, oui ou non, je prendrai des huîtres avec mon petit blanc aux Halles tout à l’heure. (Ou éventuellement de quelles moqueries ravageuses je vais assaisonner mon pince-fesses de 13h.)

D’être à Avignon, en plein festival, n’arrange sans doute rien. Je sais le prix que toutes celles et tous ceux qui sont là paient sans certitude pour participer à cette gigantesque foire aux 1480 spectacles qui se révélera mortelle pour 80% d’entre eux, une mise en chair et en os du pari de Pascal au milieu de laquelle règne la meute des charognards. C’est beau comme le désespoir.

Il me semble que c’est mon ami Éric Bonnargent qui écrivait il y a quelques années dans son petit essai, Atopia, que seuls ceux qui ne sont bons qu’à ça devraient écrire. Ce que je ne peux m’empêcher d’entendre comme : celles et ceux qui n’ont plus rien à gâcher, évidemment.

Et ce n’est pas le très beau Fuck America que j’ai vu jeudi soir, texte d’Hilsenrath adapté et mis en scène par mon ami Laurent Maindon cette année au Nouveau Ring, qui sera venu m’aider à dévier de cette pensée têtue…


Évidemment, il n’est pas question ici des bluettes insipides et sans conséquence nourrissant le gros du flot de la poubellication qui nous submerge depuis des décennies. Les bataillons de non-littérature qui n’ont d’autre fonction que d’alimenter le léviathan insatiable de la distribution sur lequel repose désormais tout entier la santé économique de l’industrie du livre – et accessoirement de nous distraire – mais bien des textes qui coûtent, qui exigent, cul et ventre nus, qu’on mette sa peau sur la table. Ceux qui nous tuent. Ceux qui me tuent devrais-je écrire au lieu de tenter une fois de plus de m’éviter. Ceux qui n’offrent pour autant pas la moindre garantie de quoi que ce soit, pire même, sans doute, que leurs vagues cousins lointains qui n’ont d’autre en commun avec eux que l’habit d’impression dans lequel on les met en page et qui à lui seul justifie qu’on les vende… Ça ressemble à un livre, ça sent comme un livre, ça pèse et coûte comme un livre, d’ailleurs c’en est un… mais qui compte à peu près pour rien. Mais la question se poserait de l’écrire ou de les écrire que je pourrais me satisfaire des innombrables problématiques de l’impuissance, de l’angoisse de la page blanche, du fantasme de porter en soi des textes qui comptent alors qu’en réalité on est aussi vide que l’époque, plein de vent comme l’outre offerte par Éole à Ulysse sur le chemin d’Ithaque… Sauf qu’écrire, que jeter négligemment ma peau sur la table, pour le coup, je l’ai fait, porté par l’hubris (oui, oui, sans doute que les dieux auxquels je ne crois pas me le feront payer cher, je n’en doute pas.) entretenu par une femme dont le jugement littéraire compte, porté sans doute aussi par l’avis de mes éditeurs que je maudirais volontiers de me pousser sur cette voie – comment pourrais-je l’écrire autrement ? Ce sillon, cette crevasse, ce gouffre, cet abîme ?), cette voie que j’avais si soigneusement évitée ces dix dernières années, sauf surgissements épars et incontrôlés, comme en 2014 pour le recueil de soutien au Refuge… À moins de parler de veine, cette veine qui charrie le sang, la mémoire de tous mes sangs, dont rien ne m’a jamais permis de me débarrasser. Pourtant j’aurais voulu, voulu de toutes mes forces m’accorder le droit à l’oubli, passer comme Keith Richards mon sang en dialyse pour le laver de toutes les scories qui s’y accrochent et le hantent, s’endorment et puis surgissent pour s’imposer au milieu de ma vie – de toutes mes vies – envers et contre tout, sans que rien, jamais, ne parvienne réellement à s’y opposer. Pas même l’existence de mon fils ni la possibilité d’une (hét)éros-topie qui m’arrache pourtant au gourbi de ce monde comme il va.

Alors, quoi ? Je n’en sais foutre rien, je ne suis résolu à rien, sauf à chercher un abri dans les replis du monde pour lécher ces plaies où ne cesse de porter le fer dès lors que les mots commencent à s’aligner les uns derrière les autres sur ces foutues pages blanches… Si j’avais pu tout bêtement renoncer à écrire, si la littérature n’était pas tout ce qui me préoccupe, que j’étais parvenu ne serait-ce qu’une seule fois dans ma vie à lui préférer n’importe laquelle des opportunités dont j’ai été (peut-être injustement) abreuvé, si je n’étais pas obligé d’admettre que je sais parfaitement que ce texte clos en décembre dernier porte en lui tout ce qui innerve chacune des lignes qui m’échappe, qu’à cette période 85-91 je dois d’être ce que je suis et que dès lors, la recouvrir d’un mouchoir et prétendre qu’elle n’a jamais eu lieu est impossible, je ne serais sans doute pas ici, à cette table de bar en train de batailler comme un chien avec moi-même… Je sais le prix que je devrai payer, que je renonce à sa publication ou que j’y cède, je sais que mes alternatives n’en sont pas, qu’au fil des ans, j’ai fini par réussir à me jeter au pied du mur et que là, la fuite n’est plus possible et dans le fond, que cet état infernal dans lequel j’erre depuis des mois ne tient qu’à ce savoir-là, que maintenant que ce texte existe, je suis fait comme un rat…

Publicités