Journal d'un hétérotope

"Il n'y a pas de hasard, juste une conjonction de forces désirantes."

Les Chapiteaux du Livre (Chronique du off)

Le bleu du ciel, en même temps que les mots s’échappaient de ma bouche mon cerveau hurlait au désespoir de s’entendre prononcer pareille banalité… René, venu me chercher pour me ramener aux Chapiteaux, me souriait, jovial et j’avais beau me débattre mentalement comme un marsupial dopé aux amphétamines, je regardais ce ciel d’un bleu limpide comme un puceau de 15 ans s’agiter sous son nez les seins nus d’une fille sur la plage… Mon train avait un bon quart d’heure de retard, il était presque 13h, dans moins d’une heure je devais intervenir devant ma première classe de lycéens et entre-temps il me fallait manger et – je l’espérais – boire un truc un peu moins insipide que de l’eau… 

En attendant que mémé qui elle-même attendait son fils prodigue veuille bien virer son carrosse pour nous laisser sortir, je comblais les vides en débitant encore quelques banalités sur Béziers et le nouveau bordel de la gare depuis que le petit maire avait, pour la Féria – sécurité oblige – fait supprimer les places de stationnement pour créer un dépose-minute qu’évidemment tout un chacun continuait d’utiliser comme un parking. Bref, le quotidien glaireux d’une vieille dame arthritique de province qui se laisse glisser, mois après mois, avec délectation, dans cette sorte de lente agonie heureuse, Tati Daniele attirant l’attention de tous en enfonçant chaque jour un peu plus le clou de son indécent penchant vulgaire et populiste… 

Évidemment, revenir aux Chapiteaux du Livre, c’est ce petit bonheur (coupable ?) de retrouver les ami-e-s, Virginie, Séverine, Aurélie, Regina, Gilles, Jeff, Dag, Lucie, Hélène, Anais, Isa, Jean et les autres, c’est sans doute, et sans honte aucune, se chauffer de ce bois de l’amitié que chantait le grand Brassens dont on imagine deux minutes ce qu’en aurait dit le petit maire si prompt à « répondre » par communiqué de presse lapidaire au discours profond et habité d’un Professeur au Collège de France comme Patrick Boucheron, intellectuel de la mesure et de la rectitude qui rappellera dans le chapiteau comble le soir même le rôle ô combien fondamental de l’Histoire et donc de ceux qui en sont les garants, les historiens, au cœur de la démocratie… 


Certes, c’est vrai, quand je reviens ici, chaque année, je viens y retrouver des gens que j’aime et qui me sont chers, oui, mais si j’y reviens et y interviens, comme cette année, c’est parce que je continue de croire en la force incomparable de ces lieux où l’on se rencontre, où l’on prend le temps de se parler, de se voir, de se toucher, de s’engueuler aussi, parfois, pourquoi pas, bref, d’éprouver ce que vivre ensemble veut dire, réellement, ce qu’il implique, exige de chacun de nous, et sans doute un peu plus aujourd’hui qu’il ne l’exigeait hier, lorsqu’on pouvait encore croire que de ne rien lui donner (ou pas grand chose) était après tout sans réelle conséquence, que ce vivre ensemble, tous ensemble, n’était menacé par rien, qu’il était éternel et suffisamment solide pour supporter nos petits égoïsmes, cette sorte de désintérêt qu’on finit par porter, parfois, aux êtres et aux choses dont on se croit assurer de la présence… Sauf que les temps ont changé et que ce si bel édifice qui nous a soutenu et protégé si longtemps est aujourd’hui réellement menacé par des hommes et des femmes, de plus en plus nombreux, qui, patiemment, avec l’entêtement de bêtes de somme, travaillent à en miner les fondements et rêvent de le voir s’effondrer, sans doute persuadés – je veux dire, vraiment persuadés – que non seulement vivre séparés est possible, mais pire, qu’il serait préférable… Comme si la démocratie, comme si ce pays, pouvaient être comparés à un vieux couple qui se délite qu’il suffirait de séparer pour en solder les comptes… 


Hier soir nous avons bu et mangé sous le chapiteau de Régina, les paroles de Patrick Boucheron qui flottaient encore dans l’air rendu plus dense par leur gravité. Hier soir, ensemble, tous ensemble, nous étions bien à nous chauffer le cœur de cette amitié qui nous lie. Moi, en tout cas, je l’étais, bien d’être là, continuant à croire que, si la menace est bien réelle, nous disposons, tous ensemble, des armes pour la repousser…

Si la Révolution m’était contée…

Du coin de l’œil je l’avais vu flotter en bas à droite de mon écran, rouge au milieu de la brume âcre des gaz lacrymogènes, un bout de béret, une belle étoile jaune et cette broussaille noire et fournie reconnaissable entre mille… Au loin, à l’arrière plan, dans le chaos de fin de manif, des cagoules et des casques, des gamins et des vieux, des hommes et des femmes et tout autour ce nuage dense qui montait du bitume piétiné, comme le soufre s’échappant des enfers sur les gravures de Doré…

Ainsi en va-t-il désormais, c’est aux premières loges, par smartphones interposés, en temps réel, que la révolte sociale, se singeant elle-même, s’observe, crainte ou révérée, méprisée ou fantasmée, offerte aux yeux hagards d’une foule inerte et décomposée, filtrée par des dizaines de milliers d’écrans de toutes tailles, loupes déformantes mais protectrices, accessibles à chacun et à tous… 78000 et des brouettes lirai-je quelques heures plus tard au bas de l’une des vidéos partagées par Rémy Buisine sur son compte Twitter, quasi l’équivalent d’un Stade de France les soirs de grands matchs… Du pain et des jeux, des blessés graves et peut-être un nouveau mort, le sacrifié ultime dont on secouera le nom devenu étendard au milieu du chaudron médiatique au bord de l’explosion… Si seulement il pouvait être tué en direct… Si la bavure pouvait être nette et le mort innocent… Si ce meurtre infâme pouvait être le fait de l’un de ces flics arborant un écusson illégal aux relents fascisants plutôt que d’un bleu jeté en première ligne un lanceur de balles entre les mains auquel il n’aurait été formé que la veille entre deux portes claquantes de sa caserne d’affectation… Sourdes sont la rage et la haine, sourde est la violence dont on a mille fois béni l’utilisation dans l’un ou l’autre de ces nouveaux saints temples de la Révolution

« 33, dites 33 ! » 33 comme le nombre des révolutions dans le beau titre de l’unique roman publié il y a quelques semaines par les éditions Métailié de Canek Sánchez Guevara, « Le petit-fils du T-Shirt« , comme il aimait rappeler que l’avaient surnommé les prêtres du nouveau dieu du temps qui le prenaient pour cible, psalmodiant jusqu’à l’écoeurement que non, décidément non, there is no alternative, T.I.N.A est bien l’unique horizon possible pour les générations à venir… Amen.
33 comme le nombre de sillons sur les galettes grand format de mon enfance… 33 et parfois un, sur lequel ripait le diamant de la platine, 33 tours rayés, comme la vie de La Havane sous la plume hallucinée de Canek, le rebelle, Canek l’anarchiste qui écrivait de lui même en 2010 sur le site du Nouvel Obs :

« Canek Sánchez est un oisif professionnel diplômé en Sciences du comportement urbain des rues de La Havane, nanti d’études élémentaires et supérieures acquises à Mexico, Monterrey, Oaxaca, Milan, Marseille, Barcelone et dans quelques autres banlieues. De nationalité apatride, il est détenteur de deux passeports, même si l’un d’eux ne lui sert à rien et l’autre plus ou moins. Il n’a pas de maison, pas de voiture, et sa solvabilité bancaire est nulle. On raconte qu’il n’a jamais voté. Il a publié plusieurs exercices, tous déplorables. La presse impérialiste et démagogue l’appelle « Le petit-fils du t-shirt« . À part ça – assure-t-il – c’est un homme. »

Autobiographie lapidaire que je pourrais sans peine reprendre à mon compte en changeant seulement quelques noms, définition de soi qui me renvoie aux premières pages de l’autre Cubain génial, le seul qui ait su, ces dix dernières années, remuer en moi toutes les couches de sédiments accumulées depuis trente ans, Guillermo Rosalès dans ce texte immense publié chez Actes Sud, Mon Ange, texte auquel sans cesse je reviens et plus encore sans doute lorsque gronde la folle envie du retour aux vieilles lunes du temps passé, comme si atones et définitivement privés d’imagination, nous ne pouvions, au mieux, qu’ahaner les antiques prières épuisées du rêve vaincu d’un autre monde possible… Comme si, au T.I.N.A des nouveaux maîtres nous n’avions rien d’autre à proposer que les mêmes impasses figées dans la boucle rayée du 33 tours de l’Histoire récente…


Comme si, le Che de Banksy, des dollars imprimés sur les rétines, était devenu la figure indépassable du 33 tours rayé d’une révolte à jamais condamnée à se singer elle-même, pauvre folle tournant en boucle entre les murs aseptisés d’un supermarché géant transformé en asile psychiatrique universel… Et en écoutant Erri de Luca – magnifiquement interviewé par Delphine Japhet pour À voix nue, sur France Culture – évoquer ces figures de l’adolescence auxquelles il restait fidèle encore aujourd’hui, je n’arrivais pas à me dire autre chose. Pourtant, en lisant Canek Sánchez Guevara, en restant attentif à percevoir ce qui pouvait émerger d’un désir, place de la République ces derniers mois, c’est tout autre chose qui se laisse entrapercevoir entre les lignes du discours des maîtres, rien, ou presque rien, juste une brèche, un diamant qui ripe sur le sillon pour sortir de sa course initialement programmée, la possibilité non pas d’une île mais d’une effraction dans le tempo de l’hymne de cette époque armée jusqu’aux dents pour résister à tout changement, quitte à en crever… Presque rien, un murmure peut-être, une discrète ritournelle qui au fil des jours pourrait coloniser nos têtes et nous laisser de nouveau croire qu’au milieu du désastre, un autre monde, notre autre monde, reste possible…

À lire, donc :

 33 révolutions… De Canek Sánchez Guevara chez Métailié (9€)

Mon Ange de Guillermo Rosalès chez Actes Sud (Babel)

À écouter :

À  Voix nue : 

Erri de Luca, l’écrivain des vents contraires sur  France Culture

À découvrir :

Banksy

Cul et ventre nus…

C’est l’injonction qui s’était mise à hurler dans ma tête au sortir de la petite douche improbable accrochée sur l’étroit balcon d’un quatrième étage barcelonais. Cul et ventre nus… Cette injonction de Bataille après celle qui me colonisait le crâne depuis des semaines, cette promesse de ne plus compter combien de vies dans ma vie désormais. Ne plus les compter pour ne plus à avoir à répondre aux accusations mille fois répétées d’instabilité, cet atavisme vociférateur, ce réflexe pavlovien de tous les assis englués dans le formol de leurs vies (si bien) faites, pour ne plus avoir à rétorquer que oui, c’était effectivement le prix à payer lorsqu’on ne se reconnaît d’autre maître que son propre désir. Le Désir, hein, aurais-je martelé, et non ces pathétiques petits ersatz, ces tristes vessies que le commun s’acharne à prendre pour des lanternes que sont définitivement les innombrables caprices de la jouissance. Mes changements de vies ne se résument pas à moi, ma bite et mon couteau. Je ne saute plus de lits en lits, ni de lubies en lubies depuis longtemps, ma vaine lutte contre la mort a fini par prendre d’autres formes.

J’avais piqué l’un des bureaux branlant qui s’entassaient dans la pièce du fond, entre les lits superposés et le clic-clac rescapé du milieu des années quatre-vingt-dix, là-bas, au bout de l’immense couloir sans doute carrelé à la même époque, peut-être même avant tant ce marron crémeux, un peu délavé, me rappelait les faïences bon marché des villas de la côte d’azur des années quatre-vingt. Comme celle ou j’avais grandi, dans l’une de ces autres vies que je ne voulais plus compter. 
Posé là, devant l’une des deux ouvertures de ce bow-window de fortune, extension de bric et de broc que seuls les pauvres et les marchands de sommeil savent inventer pour élargir de force l’espace vital qu’ils ont pu arracher au reste du monde, tentacule de favéla s’enchevêtrant aux autres, comme ces toit-terrasses de raccrocs qui s’étalaient désormais sous mes yeux, juste en contrebas de mon bow-window-douche-bureau dont l’appel étrange s’était transformé en une sorte d’injonction à l’urgence de laquelle il me semblait impossible de me soustraire… Comme s’il fallait ça, au moins, pour m’arracher à la longue torpeur où je m’étais lentement laissé couler ces derniers mois. Écrire, là, tout de suite, quitte à écrire n’importe quoi… Mais écrire, reprendre le flux âpre et lourd des mots qui se déversent en trombes, des phrases en rouleaux qui se replient puis se déploient sans que je ne sache jamais très bien ni pourquoi ni comment, que ma langue se mette à nouveau à charrier ce fardeau de sentiments et de pensées contradictoires amoncelées depuis des mois, heurtant avec toujours plus de violence la digue dressée de mon refus têtu de m’assoir à ma table, cul et ventre nus, d’y jeter cette sale peau que bien trop on vendu avant de venir s’y exténuer en vain. Reprendre le chemin de cet unique espace que je connaisse où pouvoir dire, ou tenter de dire la force politique d’un singulier déployé dans toute sa complexité face au rouleau compresseur d’une normalisation désormais portée par une société toute entière hantée par la peur…


Évidemment, comme à son habitude, goule insatiable dévorant le temps, Barcelone a englouti les heures au fond de sa gueule noire béante qui s’étire, énorme, des montagnes à la mer au-dessus de ses nuits. Mis à part ce début, arraché au planning hystérique des jours de festival, je n’ai plus rien inscrit, plus un seul mot, me contentant des quelques images capturé au pas de course dans les méandres de la ville d’août, qui s’étale, languide et moite, en attendant le retour dans son ventre de ses enfants qui l’ont fui. 

Llucia est à Majorque, comme les autres, aspirés par la fraîcheur de la côte, ne reste ici que ceux qui n’ont pas le choix et la horde rougissante des touristes du nord venus éprouver sur les planches des travées qui courent le long des plages, leurs corps augmentés par les lampes à bronzer et les kilos de fonte soulevés toute l’année dans l’air climatisé de ces roues pour rats humains qui ont surgit et se sont – comme les champignons après la pluie dans les sous-bois de mon repli montagneux – multipliées au cœur des centres urbains depuis les années quatre-vingt.

Non, en été, personne qui n’y soit obligé ne s’accroche à la fournaise bitumée où se consume sa vie le reste de l’année. Il faut être étranger à cette ville paradoxale pour le croire.

Je regrette que Llucia n’ait pu dégager le temps nécessaire pour écrire ce texte que je lui avais commandé l’année passée et dans lequel j’espérais qu’elle puisse nous dire quelque chose de ces paradoxes encore renforcés par l’accession à la mairie d’une Podemos et la victoire des indépendantistes catalans…

Refugees Welcome peut-on lire aujourd’hui encore sur la façade d’un bâtiment officiel à l’orée du Gothico et en même temps, rue Francisco Giner, dans Gracia qui préparait sa grande fête annuelle, c’est un arrêté municipal qui a clos le Switch Bar – Pocket Club où je voulais emmener A. qui du haut de ses quinze ans découvrait la nuit barcelonaise…


À deux cent cinquante kilomètres de là, exactement au même moment, la Féria de Béziers battait son plein malgré les menaces terroristes qui planent désormais comme des vautours au-dessus de chaque fête populaire. Tireurs d’élites embusqués sur ses toits, plots en béton pour bricoler des chicanes au milieu des avenues qui mènent au centre-ville, compagnies de CRS en renfort et militaires de l’opération Sentinelle pour garantir à chacun le droit inaliénable à cette soupape orgiaque où l’on pisse debout sous les pans de ses robes de soirée, vomit sur la blancheur immaculée de ses chemises d’Hidalgos, le drapeau de sa classe sociale non plus en berne mais baignant dans les flaques de sang des taureaux et les natures diverses des régurgitations de champagne et de sangria bon marché qui se fabrique et s’ingurgite par hectolitres quatre jours durant. #jesuisenterrasse hastaguions-nous cet hivers – autant par réflexe que par révolte – alors que nous n’avions pas même fini d’identifier les corps des morts du Bataclan.

Un mois après Nice, c’est l’État qui donnait les moyens à Robert Ménard, non seulement de garantir notre droit à la dépravation et à l’oubli dans le plus pur respect de nos traditions de serviles volontaires et opiniâtres, mais de pouvoir profiter de l’occasion pour mener son abjecte campagne publicitaire contre le journal régional avec, qu’on le veuille ou non, notre approbation tacite.

Comme si le maintien coûte que coûte de ces carnavals, de ces farces populaires mimant la liberté, était la condition sine qua non pour que rogner nos libertés fondamentales ou piétiner notre droit à la vie privée quotidiennement, deviennent des capitulations acceptées comme nécessaires pour vaincre les hommes de cette fantasmatique cinquième colonne qui, tapis dans l’ombre, nous guetteraient comme nous le vendent à grands coups d’abjections médiatiques tous les populistes sortis du bois alléchés par l’odeur du sang et de la peur mêlées…

Il y a longtemps que je ne vais plus à la Féria, je n’ai pas attendu qu’elle soit entre les mains de ce petit populiste abject et fier de lui pour la fuir. Non. Je l’ai fui parce qu’il y a longtemps que je n’ai plus besoin d’elle, ni de n’importe lequel de ses avatars, de toutes ces bonnes excuses pour friser le trou noir ou risquer de me vomir dessus. Parce que j’assume depuis longtemps de céder à ces pulsions sans le concours de la horde pour m’y soutenir, moins encore d’être prêt à quémander au plus abject connard le droit de me torcher la gueule le jour où vivre me tue un peu trop efficacement…

J’avais mis dans mon sac cette biographie de Hunter S. Thompson qui me suit un peu partout ces dernières années, le livre est en lambeaux, ses cahiers décousus, ses pages décollées et minées de tâches de crème solaire et de café, peut-être même de jus de tomate et de rosé. Évidemment, comme la plupart du temps je ne l’ai pas ouvert, mais peu importe, sa seule présence suffit à me rappeler sa délirante tentative de prendre le pouvoir à Aspen à la tête d’une armée de freaks et plus encore, sans doute, son génial article intitulé : Le Kentucky Derby est dépravé et dégradant dont la simple existence continue de me rappeler, un demi siècle plus tard, que dans le ventre mou de l’Occident, dans les méandres crasseux de ses profondeurs, vagissent encore, cruelles et monstrueuses, les hordes acéphales qui font le lit des pires salopards, de Trump à Ménard, avec le consentement coupable d’un reste qui peu bien bander ses muscles sous le poids de la fonte à défaut d’avoir le courage de s’y opposer…( je veux dire, ailleurs qu’au fond d’un canapé dans le salon cossus d’un loft de la petite ceinture ou avachi à la terrasse d’un bar branché.)


Mais qu’importe, l’honneur sera sauf, nous pourrons toujours hastaguer un autre truc vulgaire du genre #jesuisalaferiababy et – avec la bénédiction de l’évêché – les 500 000 moutons attendus malgré tout cette année, seront bien gardés…

Du feu aux larmes…Contre la République des cendres.

Ce texte, je l’ai écrit en novembre 2005 durant les émeutes. Dix plus tard le pire est arrivé.

Il est très imparfait, pourtant, point par point, je puis le défendre sans vaciller aujourd’hui encore… Je n’y aborde en profondeur ni la question de la Nation, ni celle de la langue. Pas assez d’espace à l’époque sur un blog pour convoquer, en plus Lévinas et Renan. Aujourd’hui c’est le temps que je dépense à produire « des armes », de l’édition numérique en l’occurrence, qui me fait défaut pour amender et compléter ce texte. Je vous le donne donc à lire, tel qu’il fut écrit, en écho au texte que je viens d’écrire suite au massacre du 13 novembre et aux résultats des élections régionales de ce début décembre 2015 qui paraîtra bientôt sous le titre : De la guerre ? Sans doute, oui… Mais laquelle ? Plaidoyer pour l’édition numérique. »

 Le visage de la rage. New-York 2013.

« Scènes de chaos, voitures brûlées, syndicats de police en appelant à la troupe, petites phrases assassines, hurlements, guérilla urbaine, mères éplorées, gamins au bord de l’apoplexie rageuse, gaz lacrymogènes à tirs tendus, flash-balls… Tout concorde à se laisser glisser dans le bain de haines et de peurs mêlées qui semble devoir engloutir tout intellect aux profits des intestins, toute pensée aux profits de nos épidermes…
Au cœur de cette folie, je ne cesse de penser que le mieux serait de mettre le pied sur le frein… Le pied sur le frein ? Oui, pour laisser filer le flot rugissant de la horde sociale s’entre-déchirant et revenir à la lecture… Rimbaud, Lautréamont, Baudelaire, Bataille, Joyce, Sollers (Eh oui, Sollers… surtout dans ces moments-là)

Pourquoi ?

Peut-être parce que le mouvement apparent n’est qu’illusoire, qu’il ne se passe, dans le fond, rien de nouveau. Que si l’on accepte de prendre un peu de recul sur les « évènements » en essayant de leur donner de la verticalité, leur rendre leur appartenance à l’Histoire donc… Les dates s ‘enchaîneraient-elles comme les perles sur leur fil…

1971 : Premier rapport ministériel sur les ghettos

1980/90 : Émeutes lyonnaises

1991/92/93… Idem

1995 : Attentats parisiens, Khaled Khelkal… « le potentiel terroriste de ces quartiers, même chez les « gaulois » »

… ETC

Et que si nous ne devions chercher qu’un seul lien commun, qu’une seule cause à la pérennité de la situation… L’évidence nous martèlerait : Temps du Nihilisme accompli, fuite du Désir en Politique !!!!
J’ai refait dix fois cette note, refusant de me laisser emporter par le flot de colère qui m’envahit à bon compte depuis douze jours maintenant. Je l’ai écrite et réécrite parce qu’il me semblait qu’être en accord avec mon éthique, celle qui me fonde, celle qui fait que, chaque matin, je suis capable de me regarder dans une glace sans éprouver de nausée ni de dégoût, demandait cette patience, cet effort de « containment » pour que puisse enfin s’articuler une réflexion utile et juste…
Une réflexion qui ouvre le champ des possibles, qui permette d’envisager un lendemain à ces nuits sanglantes et rageuses, qui s’offre comme tampon, comme bouclier aux déferlements des haines et des peurs qui ne peuvent nous mener qu’au pire…
Je suis profondément légaliste… De façon obsessionnelle parfois. Mais si je le suis, c’est parce que cela m’autorise à la désobéissance civile lorsque mon intime conviction me l’ordonne… Comme ce fût le cas en réponse aux lois Debré sur la dénonciation des étrangers séjournant sous mon toit… Par exemple…

Parce que je suis profondément légaliste, je condamne sans hésitation le « caillassage » d’un ministre de la République… Et ce, quel qu’il soit.

Je refuse que l’on entérine à si bon compte la violence rageuse de ces mômes égarés depuis si longtemps et qu’aucun d’entre-nous n’a fait l’effort d’aller chercher… Parce qu’à l’issue de ces nuits de furies et de sang, c’est eux qui auront à payer la note de cette folie tandis que nous dormirons sagement dans nos appartements. Parce que ce sont encore leurs mères qui sècheront leurs larmes amères dans la misère et l’abandon où nous, tous autant que nous sommes, les avons laissés et les laisseront encore…
Si ma note s’écrit dans ce sens c’est encore une fois parce que je refuse de céder à la facilité et à la complaisance… Et que dénoncer les actions du pouvoir en ces jours sombres participe de cette lâcheté-là… Le pouvoir œuvre dans la ligne qui est la sienne, en accord avec sa fonction et que nous n’avons pas le droit de jouer les vierges effarouchées devant les moyens qu’il déploie pour assurer la sécurité des biens et des personnes… D’autant que, à ce jour, et malgré les tirs à balles réelles, aucune bavure n’a encore été commise… Pour mémoire je voudrais que l’on se souvienne de 1986… Des blessures nombreuses… Et de la mort de M. Oussekine
Oui, parfaitement, la SÉCURITÉ, cette sacro-sainte SÉCURITÉ que toute la France a réclamé à cor et à cri en 2002, cette sécurité dont on a dénoncé l’absence et qui a servi à justifier, dans la bouche de tous les spécialistes, la montée du FN… Qui, une fois encore dans le contexte, se pose en alternative…
Je refuse que l’on oublie que des hommes et des femmes de « gauche » ont applaudi aux actions du ministre de l’Intérieur lors de son premier séjour place Beauvau…
Je refuse que l’on oublie « l’appel contre le racisme anti-blanc » lancé par nombre d’intellectuels après les « évènements » du 8 mars 2005

Et je refuse également que l’on oublie le non moins démagogique « manifeste des indigènes de la République » qui, pour servir des fins populistes et propagandistes a pris en otage une frange de la population française déniant ses droits fondamentaux… Niant son appartenance au corps citoyen…
Mais parce que je refuse aussi que l’on ne regarde pas au creux de la langue ce que nous avons tous accepté à bon compte :

la définition « Une » et qui vaut pour « Tous » aux mépris de la multitude d’individus uniques et normalement irréductible que chacun d’entre eux aurait le droit de faire valoir, soit : « les jeunes de quartiers » ce derrière quoi il faut entendre : « Le jeune de quartier »

l’emploi du mot « quartier » (difficile) dont l’origine remonte au XIIe siècle chez les vénitiens et les génois et qui définit : « une enclave commerciale autonome en territoire étranger »

Le non moins explicite mot Banlieue : « mis au ban à une lieue de la cité »
Mais aussi : « zones de non-droit » et donc de « non-devoir »
Mais je refuse également d’oublier que nous avons accepté l’assèchement de l’école de la République dans ces « zones d’enseignement prioritaires » au prétexte que ces enfants-là n’étaient pas « capables », pas à la « hauteur », pas en « mesure » de faire face, faisant d’eux, presque dès la naissance des sous-citoyens pour finalement proposer aujourd’hui… Ultime humiliation, la « discrimination positive » et l’abaissement de l’âge d’entrée en apprentissage soit d’entériner la définition condescendante que « nous » avons d’eux : « des moins-hommes » et des « moins-femmes »
Parce que je refuse d’oublier cette conversation que j’eus, il y a quelques années avec un responsable syndical et politique d’extrême gauche, doctorant en philosophie qui, à ma suggestion d’impliquer ces enfants laissés-pour-compte dans la restauration du Politique (en créant une antenne syndicale par exemple…) je me suis entendu rétorquer qu « Ils » étaient « incultes »(politiquement parlant… bien sûr…) « barbares » « incontrôlables » et qu’au mieux, il fallait se servir de leur misère plutôt que d’espérer leur investissement… Et je lis, là, juste sous mes yeux un trac du parti communiste qui me laisse coi de colère rentrée… Et je ne parlerai pas non plus du manifeste s’outrant de l’usage de la loi de 1955 dont nombre des signataires sont ceux-là même que je viens d’évoquer.
De même je tiens au souvenir que, depuis 1993/95, les crédits aux associations laïques œuvrant dans ces portions de territoire abandonnées par les pouvoirs publics n’ont cessé d’être réduits, obligeant peu à peu ces associations à céder le terrain aux caïds et aux « barbus ».

Mais également que cette même année 1995 a vu la France secouée par les terribles attentats parisiens… Et que les forces de polices en vinrent à abattre K.K… Dont on stigmatisa l’origine banlieusarde, usant de celle-ci pour dénoncer le « potentiel terroriste de ces quartiers, y compris chez les « gaulois » » !!!!!!!
Enfin, et plus généralement que depuis trente ans nous n’avons cessé d’appeler à ce que « On » et « Ils » fassent à notre place, désertant le Politique, pleurant sur les « descentes » de ces mômes agressant les « nôtres », devant les écoles ou dans les centres commerciaux, qu’une réponse soit donnée pour colmater les béances de nos angoisses existentielles… Voilà, depuis 2002, plus que jamais, mais dans une ligne somme toute sensiblement semblable, « On » et « Ils » répondent… Vulgairement, ça s’appelle un retour sur « désinvestissement »… Le nôtre… pas celui de Tartempion ou du voisin… non, non… Parce que comme toujours les militants des extrêmes n’ont pas lésiné… Ils sont allés au charbon… eux…
Si je n’excuse pas un instant l’actuel gouvernement de reprendre à son compte les pires propos que le peuple de France profère sous le manteau depuis plus de 20 ans (Au prétexte de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Ce qui revient à déverser dans l’escarcelle commune l’immondice qui, s’il est tu, ne l’est pas pour rien.)… Je ne nous en trouve pas à nous non plus… Non, pas la moindre… Dans le constat que je tire de la situation…
Nous qui nous définissons comme une « génération » de branleurs égotiques et dépressifs, cyniques à bon compte, désengagés et désintéressés de tout…
Si le fait de m’exposer ainsi assumant mes paroles, sans masque et sans fard ne devait receler qu’un seul bienfait, j’aimerais qu’il soit, non celui de formuler une théorie toute faite (à laquelle je ne sais croire) prête à penser, qui pourrait illusoirement s’apposer sur le Monde tel qu’il est, multiple ; mais d’essayer de renvoyer chacun à sa part de responsabilité, à ce qui fait de lui un être parlant, citoyen, adulte et responsable impliqué dans un Monde qui, qu’on le veuille ou non, est et restera le nôtre jusqu’à ce que mort s’ensuive… Et dans lequel, chacun de nos actes ou de nos non-actes, produit de l’effet.
Je n’ai pas l’illusion spiritualiste d’élaborer une pensée-monde qui agirait comme un « coagulateur » et pourrait ainsi le dire « Tout », seulement d’essayer d’en proposer une qui se reconnaît d’emblée comme « fragmentée », se sachant donc apte, au mieux, à dire un Monde « un » qui n’est « pas tout »…
Pour ceux qui voudraient voir en N. Sarkozy l’incarnation de tous nos maux et de tous les dangers, je répondrais que cet animal-politique-là n’est rien d’autre que le golem que nous nous sommes créé…

Le « plus-un » politique que la France ne cesse de se choisir depuis trois ans… Il est le miroir ingrat des lendemains de cuites et rien ne sert, dès lors, de regretter d’avoir bu… Il faut cesser de boire !!!

Et pour ce faire, il serait plus que temps d’entendre que nous ne pourrons pas faire l’économie du Politique… Quelles que soient nos couleurs ou nos affinités… La liberté… ça ne se reçoit pas en héritage avec la mention, « bon pour l’éternité »… ça se reconquiert et ça se défend, chaque jour, au un par un, au cas par cas, bien sûr, mais aussi ensemble lorsque les circonstances l’exigent…
J’ose espérer qu’à l’issue de ces « évènements », les hommes et les femmes de ces ghettos ne seront pas seuls pour ramasser les cendres… Dans le silence pesant laissé par nos chants contestataires retombés… Et le vide effroyable d’une solidarité déjà oubliée…
On se souviendra de ce qu’il en fût quelques mois après, lors des manifestations contre le CPE… On sait, depuis, que pour la majorité des Français, et une frange non négligeable des intellectuels, N. Sarkozy aura eu raison d’agir de la sorte… »

Dernière Danse…(work in progress.)

Our Dance                 Wax Tailor.

  

Cette nuit le temps et l’espace se sont compressés. Cette nuit, je marchais à New-York en 1989, « Our Dance » de Wax Tailor qui ne paraîtrait que seize ans plus tard, tournant en boucle dans ma tête, la sueur froide et aigre du manque coulant sur mon échine, la tension de mon bas ventre étrillant ma raison et embuant ma vision pour me jeter au cœur de cette nuit de juillet 1990, lorsque C. attendait de perdre le droit d’enfanter sur son lit de l’hôpital américain, une MST purulente empoisonnant ses organes, et que nos bouches s’entremêlaient dans la fumée du Palace, quelques heures avant ton dernier vol pour les Émirats, pour ce destin choisi de « chienne de prince », plutôt que n’importe quelle vie de « bétail prolétaire » voué aux humiliations subies… Cette nuit le temps et l’espace se sont compressés et ma mémoire a tressailli dans l’ombre, 25 ans après, frappée par ce shrapnel qui poursuivait sa course dans mes organes vieillis…

Rien que toi…


Il n’y a qu’elle que je n’ai pas photographiée durant ce séjour-là.
Je n’ai pas pu.
Ce n’est pas l’envie qui m’a manquée, c’est la force.
J’en ai pris d’autres… Des tas… Mais elle, je n’ai pas pu… Pourtant j’y ai pensé tous les jours. Elle a fini par m’obséder, prenant peu à peu toute la place dans mes pensées… Son petit corps frêle avec ce grand balai qui s’agitait sur le trottoir s’est imprimé sur ma rétine et ne s’en est plus décollé… Je crois que c’est pour ça que j’ai fini par reprendre ce carnet abandonné depuis des mois, débordé par les urgences professionnelles et la course au fric, pour tenter de désincarcérer sa silhouette gracile de ma pupille avant qu’elle ne me rende fou… Plus fou que je ne le suis déjà… Pour qu’elle vive, là, entre ces lignes, plutôt que dans ma tête. Pour qu’elle cesse de forer dans mon crâne comme un acide corrosif ronge les plaques de rouille sur les pièces d’acier des vieux chalutiers… Pour que l’angoisse tenace, ce nœud qui joue avec mes tripes depuis que nous nous sommes croisés, me lâche… Que l’étau se desserre et que je sois à nouveau capable d’avancer avec un peu d’enthousiasme et de joie au milieu de la fureur et du bruit… Que je recommence à faire ce que je sais faire de mieux, refuser les oppositions sourdes et stériles pour ouvrir des brèches à coup de désir…

D’autant plus qu’en regard de tout ce qui s’est passé durant ces dix jours à Paris, sa danse joyeuse de petite balayeuse de trottoir ne devrait pas compter… Presque rien, une enfant malhabile et souriante repoussant dans le caniveau quelques brassées de feuilles roussies tombées des arbres pendant la nuit, qu’est-ce que c’est ? Si peu… Si normal désormais dans ce monde où je m’acharne à faire, à croire et somme toute, à vivre… Un épiphénomène comme on dit… Ce bout de malheur du monde que je ne peux m’obstiner à porter au risque de m’effondrer…
Je n’ai d’ailleurs pas essayé sachant combien j’y suis impuissant… Je n’ai pas essayé mais chaque matin, en quittant la chambre de cet hôtel miteux où j’aime descendre lorsque je viens à Paris, je suis passé par sa rue, devant son petit chez elle bleu et précaire adossé au mur du cimetière entre deux grands platanes qui pleurent leurs larme-feuilles jour après jour sur son palier éphémère que nous piétinons… J’y suis passé chaque matin et y suis repassé chaque soir, écouter la musique qui sortait du poste de son voisin de…rue… Obstinément, comme aimanté… J’y suis passé et repassé, je crois, pour me rappeler tout ce qui me soutient à faire ce que je fais, à continuer à croire qu’il est essentiel de trouver des issues à la littérature parce qu’elle seule à cette capacité à dire quelque chose des plus fragiles d’entre-nous sans jamais les humilier une seconde fois… Parce qu’elle seule à la capacité de nous frapper au cœur et à la tête en un seul et même mouvement, levant le voile de haine et de mensonges qui s’épaissit jour après jour et menace de recouvrir tout à fait ce qu’il reste de bon en chacun… Parce qu’elle seule offre cet espace où dire l’autre sans jugement, effaçant peu à peu la frontière artificielle que nous dressons entre lui et nous… Parce qu’elle seule nous rappelle que ce monde, pour disparate qu’il soit, n’est et ne sera jamais qu’une seule et même communauté de semblables singuliers en quête d’amour et de soutien…

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Trans Amour Tristesse (Texte intégral)

TRANS AMOUR TRISTESSE
This is the right time
This is the right time
I can see it in your eyes
This is the right time to believe in love
(Lisa Stanfield, Affection, 1989)

Nous étions en janvier 1990, quelques mois auparavant, j’étais à Berlin pour fêter la chute du mur, quelques mois encore avant, je découvrais New-York, quelques mois plus tard, j’aurais dix-huit ans, Graal absurde que j’espérais comme une délivrance, permis de vivre, enfin libéré des contraintes de l’adolescence.
Exactement un an plus tard, je quitterais Paris sans me retourner, imaginant un peu illusoirement profiter de cette fuite pour tout laisser derrière moi, famille, amis, amant-es. Tout et surtout la noirceur où s’engluait ma vie et que je croyais un peu bêtement, un peu par confort, consubstantielle à cette ville…

Si je me souviens aussi bien du mois et de l’année, c’est sans doute parce que cet hiver-là ne fut qu’une seule et même longue nuit. Une longue nuit froide déchirée ça et là par quelques aubes grises plus tristes encore, que des années durant je chercherais, en vain, à effacer de ma mémoire. En vain, parce que j’ai beau m’acharner, je n’oublie jamais rien. Comme ces hémophiles dont les plaies ne se cautérisent jamais tout à fait. J’enfouis, je terre, amoncelant, obstiné, les couches de sédiments sur les cadavres de mon passé, en priant idiotement pour qu’aucune crue ne vienne racler jusqu’à l’os le lit de ma mémoire. Mais ça ne tient jamais très longtemps et lorsque survient l’heure inéluctable où la vie, tel un dragueur de fond sournois, plante sa herse dans mon limon, il ne me reste plus qu’à recueillir cette vase hideuse peuplée de mes fantômes d’hier en attendant que le remous se calme pour pouvoir recommencer… Sisyphe absurde qu’il est difficile d’imaginer heureux, creusant sans fin et à pleines mains une tombe dans la brume pour ses fantômes chafouins…

Ce soir-là, S. avait fini par réussir à me joindre dans le taudis où je squattais depuis quelques mois, avenue Ledru-Rollin. À l’autre bout du fil, sa voix d’outre-tombe ahanait difficilement un imbroglio de mots incompréhensibles, des phrases sans queue ni tête pleines d’emphase, dont il espérait sans doute qu’elle masque encore un peu l’état réel de sa condition du moment. Il était accro au crack depuis de longues semaines maintenant, errant de l’appart familial au dernier étage de l’ambassade de je ne sais plus quel pays, au métro Stalingrad où se rejouait nuit après nuit ce qui menaçait d’être la plus cuisante et la plus radicale des défaites de toute son existence.
Je n’ignorais rien de son état mais avais renoncer à me battre avec lui, en partie par conscience que cela ne servirait à rien sinon à lui procurer un peu plus de jouissance dans cette entreprise volontaire de démolition qu’il s’entêtait à mener, une citation du vieux Burroughs inscrite en lettres de feu dans son esprit vacillant, « pour pouvoir être il faut d’abord désêtre » .
Cette phrase, je l’avais entendue sortir de sa bouche des dizaines de fois
depuis des mois, comme un mantra protecteur qu’il me jetait à la figure tout en martelant que de toute façon, moi, pauvre ignare, je ne pouvais évidemment pas en comprendre le sens profond…

J’aimais beaucoup S. mais il avait fini par me fatiguer.
Je lui avais pourtant pardonné d’avoir couché avec J., inquiète, qui avait fini par monter de Lyon pour vérifier par elle-même que ma situation n’était pas aussi grave qu’elle le pressentait. Je lui avais pardonné, comprenant sans doute au fond de moi que c’était le seul acte dérisoire qui lui restait pour partager un peu de cette intimité que je lui refusais au-delà de ce baiser échangé un soir le long des quais.
Un baiser étrange qui m’avait mis mal à l’aise et avait fini par m’éloigner de lui avec plus de violence que toutes ses frasques de toxicomane auxquelles je m’étais finalement habitué, comme à toutes ces formes de désespérance en pied dont les chairs bleuies coloraient mon horizon dérisoire.
Le vieux Burroughs n’était pas encore mort et S. tenait-là un argument de poids pour couper court à tout discours alarmiste ou pleurnichard.
Il n’y avait donc pas grand chose à faire pour lui et tout à prendre du discours du vieux beat pour justifier ma propre consommation de drogue et cette longue nuit qui n’en finissait pas. La veille j’avais gagné 2000 frs avec un commercial de passage à Paris qui, loin de sa femme et de ses gosses, était venu se perdre au Boy’s en quête de sensations fortes et d’interdits… Je m’étais promis au petit matin que je ferais durer ce fric, qu’il m’éviterait au moins d’avoir à faire la manche devant le Leader Price pendant plusieurs semaines… Mais au fond je savais bien qu’il me brûlerait les doigts dès mon réveil le lendemain… Comme à chaque fois…

Alors évidemment, cet appel de S. en manque qui me suppliait de l’aider à « trouver quelque chose », c’était l’excuse parfaite, l’argument massue qui couperait court à mes atermoiements dérisoires. On s’est retrouvés à la Madeleine, devant l’entrée de la crypte où il prenait des cours de théâtre l’année précédente. Il avait cherché à m’y emmener et sur le coup, j’avais accepté d’essayer, une fois. Mais je m’étais finalement dégonflé. La scène n’a jamais été et ne sera jamais un lieu où j’ai envie d’être. Je l’aime, mais de loin.

La ville toute entière s’engluait dans un vilain crachin d’hiver ce soir-là, juste ce qu’il fallait pour que l’humidité et le froid vous pénètrent jusqu’aux os. Je n’avais mis qu’une chemise de soie sous le manteau en laine piqué à je ne sais plus qui et le cuir de mes bottes avait depuis longtemps cessé d’être étanche. S. est arrivé en retard, comme à son habitude. Je l’ai reconnu de loin, l’ombre de sa longue silhouette dansant sur les pavés luisants de la place. Il avait remonté le col de son caban sur son cou, ses yeux sombres me semblaient enfoncés un peu plus profondément encore au fond de leurs orbites, une multitude de petites cernes violacées, en soufflet d’accordéon, soulignant ces abîmes inertes où ne s’exprimait plus que la tristesse infiniment lasse des vies mécaniques. La mort, maligne, qui trouvait le chemin pour venir prélever son dû avant l’heure au milieu des vivants…

Nous n’avions plus rien à nous dire, S. et moi, plus rien à partager, ni lecture, ni espoir, ni désir, plus rien d’autre que cette chasse morbide à la jouissance artificielle, lui sans doute plus nu que moi, plus noir, peut-être plus lucide, ou tout au moins jouissant plus fort de ce baiser mortel, infiniment long, ce droit à l’oubli de tout le reste et même de soi…

Sur le trajet qui nous séparait de la rue Caumartin, j’ai meublé le vide, parlant aussi vite que nous marchions, ombres pressées fuyant les lumières. Je lui disais ce que je pourrais sans doute trouver pour le dépanner, quelques amphéts, peut- être même de la coke, au pire un trip ou des ecstas, bref, qu’il ne devait pas s’en faire, qu’on était presque arrivés et qu’il n’aurait bientôt plus mal, qu’il pourrait oublier et qu’une fois soulagés, nous pourrions en profiter pour faire la fête.
Je soliloquais, absurde, comme un jeune chien apeuré aboie en vain, la nuit, dans le jardin, pour repousser les ombres…

Nous sommes entrés sans peine, c’était un jour de semaine et le tri sélectif n’était pas à l’ordre du jour. En bas, la salle était presque vide, elle paraissait si grande ainsi dépeuplée de la horde dansante des soirs de weekend. Le carré VIP semblait désert lui aussi, à peine deux ou trois tables étaient occupées par des gens que je ne connaissais pas, sauf peut-être ce haut fonctionnaire du ministère qui collectionnait les paires de Weston comme les mercenaires du Congo collectionnaient les doigts…
S. était aussi mal à l’aise et tremblant que j’étais hystérique. Je saluai les têtes connues, cherchant L. qui m’avait dépanné pour que « j’assure », la veille, avant que je ne suive le petit gros. En vain. S. s’inquiétait, le manque creusait son chemin et de grosses gouttes de sueur commençaient à perler le long de ses tempes. Aux toilettes non plus, il n’y avait personne et demander à un barman alors qu’un seul coup d’œil suffisait à embrasser la salle, aurait été débile.

C’est à ce moment-là que je l’ai vue arriver. Paula, qui se donnait des airs de Kaprisky ou de Claudia Schiffer, ses cheveux blonds permanentés qu’elle renvoyait derrière ses épaules à grands mouvements de tête. Elle était seule pour une fois, nulle trace de ses deux molosses bodybuildés qu’elle avait envoyés pour m’impressionner quelques semaines auparavant. Deux videurs du Métropolis qu’elle était si fière de promener en laisse comme de vilains cerbères hydrocéphales… Gardiens de moutons, lui avais-je rétorqué cette nuit-là…
« Des chiens de berger couvrant de leurs yeux vides un hectare de beaufitude… Tu crois vraiment que ça va m’impressionner ?! »
Après ça, elle les avait envoyés délivrer son message à C., restée au carré VIP en compagnie de Ph. encore bien loin de jouer ses gammes pour Sonic Youth. « Le blondinet, là, il est pas à toi, il est à Paula, t’as compris pétasse ?! ». C. s’était énervée, Ph. avait fait dans son froc et moi j’étais retourné la voir en lui conseillant de la tenir plus courte, sa laisse, avant que ça ne finisse mal. Les choses avaient fini par rentrer dans l’ordre, Paula ne tenant pas plus que moi à se retrouver tricarde du seul lieu qui valait désormais la peine. Le Palace finissait d’agoniser et même si nous traînions encore quelques fois en fin de nuit au Privilège, le goût de ces ultimes aubes était amer pour chacun d’entre nous…

Crânement, je suis allé à sa rencontre et je l’ai embrassée. Évidemment, elle a été surprise se demandant bien ce qui lui valait ce soudain empressement de ma part. Elle était fatiguée, usée par son début de soirée passée au Bois. Elle portait une petite robe noire imitation Courrège années soixante et des escarpins vernis, les oripeaux un peu pathétiques d’un luxe factice, qui ne trompait jamais que les queutards en chasse qui défilaient dans les allées.

Après lui avoir servi pour la forme un « rien de spécial » enrobé de regrets aussi authentiques que son sac acheté sur le marché de Vintimille, je l’ai invitée à boire un verre au bar. L’état de S. s’aggravait et le temps me manquait. Je me doutais qu’elle aurait de quoi nous dépanner. Je ne connaissais personne allant au Bois sans s’être un minimum chargé. Alors je le lui ai demandé. Je savais que je jouais quitte ou double. Mais elle était trop fatiguée et bien trop désespérée pour se fâcher. Oui, oui, je peux, m’a-t-elle répondu. Mais à la condition que tu me promettes de rentrer avec moi cette nuit. Je ne veux pas rentrer seule. Il y avait tellement de tristesse dans sa voix et mon besoin était si grand que je n’ai pas hésité à accepter. Elle a discrètement fouillé dans son sac et m’a glissé deux ecstas et un demi-gramme de coke. Je l’ai embrassée sur la joue avant d’aller rejoindre S., qui s’était enfoncé un peu plus loin dans les limbes du manque. Il a avalé l’ecsta avec une gorgée de gin tonic et s’est empressé de partir aux toilettes sniffer le demi-gramme que je venais de lui glisser dans la poche. La salle s’était un peu remplie. S. occupé à ses affaires pressantes, je suis retourné au bar. Paula y jouait encore le jeu appris par cœur qu’elle répétait inlassablement, nuit après nuit, comme ces vieux acteurs déchus ahanent mécaniquement jusqu’à leur dernier souffle le rôle qui les a enfantés…
L’ecsta montait doucement au fil des verres de gin tonic que j’enchaînai. Combinaison efficace qui faisait sauter un à un les sas de ma conscience en inondant mon corps d’une agréable sensation de bien être, gommait peu à peu mes angoisses et repoussait mes réticences. Au milieu du grondement des basses, mon cœur et ma tête dansaient ensemble au rythme des bits cadencés. La musique était devenue matière et je m’y étais coulé comme dans ces bains moussants où je plongeais mon corps après l’entraînement, il y avait si peu et pourtant si longtemps, dans cet hier inaccessible, où je flirtais encore avec l’équipe nationale et l’une de ces promesses de l’aube que le petit garçon que je fus s’était faite à lui-même…

Notre conversation n’avait aucun sens, migrant d’un sujet l’autre aux ordres de nos seules sensations… J’étais défoncé et plus rien ne comptait que l’infinitésimal instant de mon ressenti mouvant. J’avais oublié S., bien que j’imaginai le contraire, persuadé que les trois ou quatre heures qui venaient de s’écouler n’étaient en fait qu’une poignée de minutes. C’est Paula qui finit par me le rappeler, un sourire goguenard au coin des lèvres qu’elle s’acharnait à épaissir de plus en plus grossièrement sous les couches rouges de son bâton bon marché…

Sans doute ai-je juré, un vilain retour d’angoisse aux tripes, avant de partir vainement à sa recherche, au milieu de la masse des danseurs qui s’était largement densifiée depuis que nous parlions. S. était évidemment introuvable, contrairement aux « chinoises » qui m’invitèrent à partager quelques coupes et m’offrir deux micros pointes dans l’espoir évident que ce serait avec elles que je rentrerais. Mais je ne suis pas resté, la culpabilité d’avoir oublié S. comme un fil d’acier inoxydable connectant mon cœur à ma tête, malgré tout ce que j’avais avalé, je suis retourné voir Paula… Paula et cette absurde promesse que je lui avais faite comme l’illusoire et pathétique chemin de rédemption que j’imaginais pouvoir m’offrir au milieu du chaos…

Quand je l’ai rejointe, elle était toujours au bar avec un homme de la cinquantaine qui venait de l’entreprendre. Les lumières crues annonçant la fermeture inondaient maintenant la salle. Je suis resté un peu en retrait, là, appuyé contre un pilier, observant tourner ce manège immémorial du désir que rien n’arrêtera jamais. Marché de l’offre et de la demande qui s’adapte aux mœurs du temps présent. L’homme, un coude sur le bar, son autre main glissant sous sa robe le long de sa cuisse, tentait de peser de tout son poids sur la négociation. Paula répondait en riant aux éclats aux mots salaces que je l’imaginai débiter, absurde et fier de lui. Peu à peu, je sentais ma culpabilité refluer pour céder la place à cette tristesse immensément lourde qui m’accompagnait depuis des mois et dont je n’arrivais jamais à me défaire très longtemps. Pas même dans cet état de défonce avancée, que je m’appliquais pourtant à entretenir avec le même entêtement qu’une bête prise dans la nasse.

Sous la lueur blafarde des néons, il n’y avait plus la moindre trace de cette beauté illusoire qu’entretient la nuit. Il ne restait plus que des visages creusés par l’épuisement, des yeux vitrifiés par l’alcool et la drogue. Ce moment, je savais au fond de moi qu’il me fallait le fuir, qu’à cette règle-là, tacite mais si réelle, il ne me fallait pas déroger au risque de me retrouver nez à nez avec l’insupportable, cette tristesse sans nom et sans remède qui finirait un jour par me tuer…

Au bout d’un moment, Paula a fini par se débarrasser de l’homme. Quand j’ai repris ma place en face d’elle, elle a paru surprise. Dans un sourire sans joie, elle m’a soufflé : « Je pensais que tu en aurais profité pour t’enfuir. C’est bien que tu sois resté. » Je regardais sa pomme d’Adam jouer au yoyo tandis qu’elle finissait son verre. De petits poils noirs et drus perçaient déjà l’épaisse couche de fond de teint qui ne parvenait plus à lisser son visage abîmé… Il est l’heure de rentrer, Cendrillon, lui ai-je glissé avant que le barman ne voit son geste et ne lui apporte un autre verre… Ses yeux bleu pâle se sont embués. J’ai voulu poser ma main sur sa joue, mais elle l’a retenue, craignant sans doute que je ne sente ce que je voyais déjà depuis longtemps. J’ai glissé mon bras sous son coude et je l’ai entraînée dans l’escalier. Il faisait encore nuit dehors et le crachin tombait toujours. Pourtant, ni elle ni moi n’avions envie de prendre un taxi.

Alors nous avons marché en direction de son chez elle, la petite chambre qu’elle occupait dans un hôtel miteux derrière la Madeleine. En passant devant le Café de la Paix, j’ai hésité à lui proposer un petit-déjeuner pour y renoncer, conscient que ni elle ni moi ne souhaitions être dehors lorsque le jour se lèverait.

Arrivés dans sa chambre, elle m’a indiqué son lit pour m’installer, le temps qu’elle passe dans la salle d’eau. Que je sois dupe encore quelques instants, c’est tout ce qu’elle voulait. Lorsqu’elle est ressortie, elle a mimé la joie, ces deux petits seins que commençait à faire pousser son traitement d’hormones dans les mains. Ils sont beaux, hein ? Très, lui ai-je répondu en lui tendant la mienne. Un string couleur chair masquait son membre coincé entre ses jambes. Elle s’est allongée près de moi et je l’ai prise dans mes bras.

C’est seulement à ce moment-là, sa tête contre mon épaule, qu’elle a cessé de jouer. Elle s’est d’abord mise à pleurer doucement tandis que je lui caressais la tête, avant de commencer à dire… À tout dire… La honte insupportable pour ses parents, la sienne, lourde et tenace qui la rattrapait encore parfois aujourd’hui, le Bois qui ne se supportait que de l’espoir de pouvoir, demain – ce genre de demain qui se repousse chaque jour mais que l’on entretient pour ne pas sombrer, pour ne pas mourir – se payer l’opération tant attendue…

Ça a pris toute la matinée, entrecoupée de sanglots et de demandes absurdes auxquelles elle ne croyait pas… Non, je ne serai jamais ton amoureux Paula, te le promettre serait te mentir et je n’en ai pas envie, pas aujourd’hui, pas dans le creux de cette nuit qui n’en finit pas… Je ne serai jamais ton amoureux et il ne se passera jamais rien entre nous, rien de plus que ce petit matin partagé dans la tristesse et les larmes…
Lorsque je refermerais la porte derrière moi, vers midi, te laissant seule sur ton lit endormie, ce serait même la toute dernière fois que je te verrais. La dernière fois, parce que quelques semaines plus tard, ton opération, cette opération si chair payée, tournerait mal…
Mais tu vois, Paula, 25 ans après, je n’ai rien oublié, pas un seul des mots que tu m’as confiés… Je n’ai rien oublié et la promesse que je me suis faite en descendant l’escalier ce matin-là, le cœur gros de nos tristesses mêlées, je viens de l’honorer…

Franck-Olivier Laferrère

Ce texte, dans une version légèrement resserrée, est publié dans le recueil au bénéfice de l’association Le Refuge : « Les Lucioles » aux éditions Des ailes sur un tracteur.

Lorsque Olivier Steiner m’a proposé de participer à ce beau projet, j’ai immédiatement su ce dont il me faudrait parler…

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