Journal d'un hétérotope

"Il n'y a pas de hasard, juste une conjonction de forces désirantes."

Chapiteaux du Livre – Chronique 3 – La Victoire de Samothrace


Au saut du lit ( saut du lit : figure acrobatique fantasmée par tout homme vaincu la veille au soir par un Glenfiddich roublard et musclé, consistant, au réveil, à passer d’un coup d’un seul de la station horizontale à la station verticale.) en regardant rouler au-dessus de mon crâne écrasé par l’angelus hystérique venu de l’épais cul d’une bouteille écossaise, les lourds et cotonneux nuages gris et noirs qui s’amoncelaient, je me disais qu’il ne manquait plus que ça pour nous achever. Un dimanche glauque et trempé, clouant les derniers visiteurs téméraires au fond de leurs tanières douillettes. 

Il était 7h23, j’étais plus tombé de mon lit que je n’en avais sauté, aussi lourd et barbouillé que le ciel chapeautant la terrasse vide du manoir – comme avec A. nous avions fini par surnommer la maison de Gilles et Virginie, ses chambres gigantesques et ses patios romantiques, conglomérat de cartons et d’outils de chantier où nous avions passé tant de soirées heureuses ces derniers mois – où j’étais venu me réfugié pour ces quatre jours, incapable – au fond je le savais – de retourner au moulin dont j’avais sans doute fermé une ultime fois la grille quelques semaines auparavant…

Les petits yeux d’aigle des Balkans, bleus et perçants, de colossal Čolić, son grand corps ample occupant irrémédiablement l’espace, surnageaient au milieu de la brume éthylique d’un lendemain de cuite aussi triste que j’avais tenté un peu artificiellement de la rendre joyeuse, déniant ce que je venais moi-même d’écrire et ce que je ne cessais de répéter à loisir depuis que les êtres comme les lieux m’avaient confié leur pouls.

J’avais beau savoir redoutables les colères de Jean, sa détermination pugnace qui avait su faire naître ce lieu du cœur des ruines de la splendeur biterroise passée et à jamais perdue – et toutes les actions culturelles qui en avaient découlé depuis dix ans – je n’arrivais pas à me défaire de l’idée que, de toute façon, quelque soit l’issue de cette bataille absurde qui s’était engagée, là, et au milieu de laquelle nous pataugions tous désormais, toute victoire ne pourrait, au mieux, que ressembler à la statue de Samothrace, fière mais étêtée, sans bras, une aile en moins et dépouillée de tout attribut habituellement prêté à cette déesse antique dont les vestiges de marbre trônent aujourd’hui à la seule place qui leurs reste : dans la salle d’un musée, là où survivent les œuvres d’art devenues biens culturels du peuple, c’est à dire parfaitement inoffensives.


Toute guerre civile laisse derrière elle des plaies à jamais ouvertes, traces indélébiles dans la mémoire de celles et ceux contraint de la subir. C’est ce que tentera de nous rappeler, fou de cette colère contenue que rien ne peut apaiser, Velibor Čolić, Velibor le Bosniaque, Velibor le migrant, Velibor l’exilé qui ne se privera pas de dire à l’assemblée venue l’écouter qu’à prêter aux Yougos plus de bêtise que nous ne nous en prêtons à nous-mêmes, nous risquions de bien mauvaises surprises… Il rappèlera les mosquées, les églises – catholiques et orthodoxes – et les synagogues qui avaient si longtemps vécues en harmonie, la fragilité de ces équilibres, le précieux de ce vivre ensemble, le prix qui l’en coûte de l’oublier… 

​Mais sans doute que l’expérience de la guerre, comme celle de la pauvreté – je veux dire, la vraie, celle qui vous oblige à compter chaque centime, à penser longuement chacun de vos choix, pas le senti-ment de celle-ci qui nous pousse à nous apitoyer sur notre sort lorsqu’on s’estime, ne serait-ce que partiellement, exclu de l’hyperconsommation – ne peut se transmettre réellement, qu’au mieux, en croyant de toutes ses forces en la Littérature et, dans le meilleur des cas, en parvenant à en faire un tout petit peu, parvient-on à en laisser pressentir quelque chose, presque rien, infiniment moins que ce qu’elles sont en réalité, mais quelque chose tout de même. C’est ce que nous nous disions avec Velibor, tandis qu’au déjeuner, dimanche midi, pince sans rire, il tentait de nous expliquer que lorsqu’on a été pauvre, on accepte toujours et par réflexe, tout ce qui est gratuit, après avoir été le seul de la tablée à avoir souscrit avec un enthousiasme de gosse à la proposition de sauce au foie gras que venait de nous faire la jeune serveuse de Régina. L’après-midi même, c’est le même désespoir têtu que j’entendrais sortir de sa bouche tandis qu’il parlerait de sa guerre et du jour où, pour lui, l’Humanité pris fin, le 18 mai 1992. Le même désespoir têtu à tenter de nous faire entendre que nous sommes en train de jouer gros sans mesurer le prix que nous pourrions avoir à payer pour l’ensemble de ces petites lâchetés dont nous ne cessons de nous rendre coupable depuis quelques années, sans doute persuadés que nous, et cette France éternelle que nous avons la médiocrité de croire incarner, ne sera jamais ni l’ex-Yougoslavie, ni l’Algérie des années noires… Pourtant, peu à peu, ce sont bien les conditions de la guerre civile que nous sommes en train de réunir, les conditions de la destruction pure et simple de ce fragile vernis de civilisation qui fait miraculeusement tenir ce vivre ensemble de plus en plus ouvertement moqué par les bonnes âmes si supérieures qui se répandent partout où elles le peuvent et jouent solo, partout où il faudrait jouer ensemble… Puisse l’avenir proche me donner tort et faire de moi, comme des quelques rares amis que je me reconnais en ces temps monstrueux, de pauvres Cassandre illuminées… Dans le cas contraire, je sais que ce qui nourrira principalement ma colère, tiendra à ce simple fait d’être contraint par la lâcheté des ânes à patauger dans ce merdier infâme…
Thierry Guichard et Velibor Čolić


À lire : Manuel d’exil de Velibor Čolić, Gallimard 2016.

Chapiteaux du Livre : À l’aube du deuxième jour…

C’est à la difficulté de l’œil à s’ouvrir et à celle du (dernier) cheveu à reprendre sa place au réveil qu’on mesure la soirée de la veille… Enfin, moi, c’est à ça que je la mesure d’habitude… Au poids des résidus de molécules d’alcool qui pèsent encore dans mon sang quand je tente de retrouver la station debout pour rejoindre mon premier café… Et hier matin, c’était dur, plus dur que d’habitude pour être honnête. Pourtant, je n’avais pas le sentiment que nous ayons tant bu que ça. Et en réalité, d’ailleurs, nous n’avions pas tant bu que ça. Non, ce n’était pas l’alcool de la veille qui (me) pesait hier matin, c’était autre chose, un sentiment poisseux, un reste de malaise qui laisse une sensation de lourdeur pâteuse dans la bouche, qui noue l’estomac comme les vieilles angoisses de l’adolescence qu’on peine à identifier précisément et dont on ne peut pourtant nier qu’elles sont bien là, tenaces, à vous pourrir la vie.

Pourtant, tout avait été bien, bon, tendre, hier dans la journée, les rencontres avec les mômes, ceux de Bédarieux, dont quelques uns des anciens copains de mon fils, ceux du Lycée Mermoz le matin, secondes professionnelles qui avaient bossé comme des brutes avec Pricille, leur prof de français, sur ma bio, sur mes textes, et évidemment sur la maison d’édition et puis enfin ceux de Jean Moulin, nombreux, des 1ères L concernés, ou censément concernés, au premier chef par ce que je leur racontais. Leurs sourires à tous quand je leur avouais que pour moi, les livres, avaient toujours représenté l’échappée, la possibilité de cette liberté qui déjà, à leur âge, m’était si chère et que je ne savais trouver sur les bancs d’une école dont pourtant, par ailleurs, j’étais conscient de la nécessité ; les échanges avec les amis, les auteurs, Christophe Tostain et Dominique Forma, Patrick Boucheron, les irish coffee et les Carejillo de Carless et les petits plats de Régina, même le tançage vif de Marie dans l’après-midi l’était, tout, au fond, l’était, et pourtant ce malaise qui durait… 


Était-ce le vide laissé par l’absence de la traditionnelle présentation de saison de Sortie-Ouest par Jean Varéla la veille au soir ? Les inquiétudes récurrentes quant à la survie de ce lieu nécessaire qui revenaient sur toutes les bouches pendant le cocktail de jeudi soir ? Cette tension, latente, impossible à ignorer qui marquait les visages des ami-es ? Un peu de tout ça, sans doute, et plus encore cette incompréhension de croire assister au spectacle d’animaux affolés sur le point de s’entre-dévorer plutôt que de se souder à l’approche du danger… De ce populisme d’extrême-droite qui pour le coup, lui, ici, à Béziers, n’est plus ni latent, ni rampant, mais bien à l’œuvre, guettant chacune de nos erreurs pour gagner encore un peu plus de terrain… 

À 8h, ce matin, sur la terrasse plein Est de Gilles et Virginie, chauffé par les rayons de ce beau soleil sudiste, c’est à ça, à cette noirceur tenace que je pensais, à ces penchants suicidaires qui nous font vaciller avec délectation au bord du gouffre comme des adolescents en mal de sensations fortes… À ça et à ce devoir d’être conscient que le temps où nous pouvions encore nous permettre d’attendre pour voir est définitivement révolu et que la bataille pour défendre tout ce à quoi nous croyons et tenons, qu’on le veuille ou non, elle, a bel et bien commencé…

Les Chapiteaux du Livre (Chronique du off)

Le bleu du ciel, en même temps que les mots s’échappaient de ma bouche mon cerveau hurlait au désespoir de s’entendre prononcer pareille banalité… René, venu me chercher pour me ramener aux Chapiteaux, me souriait, jovial et j’avais beau me débattre mentalement comme un marsupial dopé aux amphétamines, je regardais ce ciel d’un bleu limpide comme un puceau de 15 ans s’agiter sous son nez les seins nus d’une fille sur la plage… Mon train avait un bon quart d’heure de retard, il était presque 13h, dans moins d’une heure je devais intervenir devant ma première classe de lycéens et entre-temps il me fallait manger et – je l’espérais – boire un truc un peu moins insipide que de l’eau… 

En attendant que mémé qui elle-même attendait son fils prodigue veuille bien virer son carrosse pour nous laisser sortir, je comblais les vides en débitant encore quelques banalités sur Béziers et le nouveau bordel de la gare depuis que le petit maire avait, pour la Féria – sécurité oblige – fait supprimer les places de stationnement pour créer un dépose-minute qu’évidemment tout un chacun continuait d’utiliser comme un parking. Bref, le quotidien glaireux d’une vieille dame arthritique de province qui se laisse glisser, mois après mois, avec délectation, dans cette sorte de lente agonie heureuse, Tati Daniele attirant l’attention de tous en enfonçant chaque jour un peu plus le clou de son indécent penchant vulgaire et populiste… 

Évidemment, revenir aux Chapiteaux du Livre, c’est ce petit bonheur (coupable ?) de retrouver les ami-e-s, Virginie, Séverine, Aurélie, Regina, Gilles, Jeff, Dag, Lucie, Hélène, Anais, Isa, Jean et les autres, c’est sans doute, et sans honte aucune, se chauffer de ce bois de l’amitié que chantait le grand Brassens dont on imagine deux minutes ce qu’en aurait dit le petit maire si prompt à « répondre » par communiqué de presse lapidaire au discours profond et habité d’un Professeur au Collège de France comme Patrick Boucheron, intellectuel de la mesure et de la rectitude qui rappellera dans le chapiteau comble le soir même le rôle ô combien fondamental de l’Histoire et donc de ceux qui en sont les garants, les historiens, au cœur de la démocratie… 


Certes, c’est vrai, quand je reviens ici, chaque année, je viens y retrouver des gens que j’aime et qui me sont chers, oui, mais si j’y reviens et y interviens, comme cette année, c’est parce que je continue de croire en la force incomparable de ces lieux où l’on se rencontre, où l’on prend le temps de se parler, de se voir, de se toucher, de s’engueuler aussi, parfois, pourquoi pas, bref, d’éprouver ce que vivre ensemble veut dire, réellement, ce qu’il implique, exige de chacun de nous, et sans doute un peu plus aujourd’hui qu’il ne l’exigeait hier, lorsqu’on pouvait encore croire que de ne rien lui donner (ou pas grand chose) était après tout sans réelle conséquence, que ce vivre ensemble, tous ensemble, n’était menacé par rien, qu’il était éternel et suffisamment solide pour supporter nos petits égoïsmes, cette sorte de désintérêt qu’on finit par porter, parfois, aux êtres et aux choses dont on se croit assurer de la présence… Sauf que les temps ont changé et que ce si bel édifice qui nous a soutenu et protégé si longtemps est aujourd’hui réellement menacé par des hommes et des femmes, de plus en plus nombreux, qui, patiemment, avec l’entêtement de bêtes de somme, travaillent à en miner les fondements et rêvent de le voir s’effondrer, sans doute persuadés – je veux dire, vraiment persuadés – que non seulement vivre séparés est possible, mais pire, qu’il serait préférable… Comme si la démocratie, comme si ce pays, pouvaient être comparés à un vieux couple qui se délite qu’il suffirait de séparer pour en solder les comptes… 


Hier soir nous avons bu et mangé sous le chapiteau de Régina, les paroles de Patrick Boucheron qui flottaient encore dans l’air rendu plus dense par leur gravité. Hier soir, ensemble, tous ensemble, nous étions bien à nous chauffer le cœur de cette amitié qui nous lie. Moi, en tout cas, je l’étais, bien d’être là, continuant à croire que, si la menace est bien réelle, nous disposons, tous ensemble, des armes pour la repousser…

Si la Révolution m’était contée…

Du coin de l’œil je l’avais vu flotter en bas à droite de mon écran, rouge au milieu de la brume âcre des gaz lacrymogènes, un bout de béret, une belle étoile jaune et cette broussaille noire et fournie reconnaissable entre mille… Au loin, à l’arrière plan, dans le chaos de fin de manif, des cagoules et des casques, des gamins et des vieux, des hommes et des femmes et tout autour ce nuage dense qui montait du bitume piétiné, comme le soufre s’échappant des enfers sur les gravures de Doré…

Ainsi en va-t-il désormais, c’est aux premières loges, par smartphones interposés, en temps réel, que la révolte sociale, se singeant elle-même, s’observe, crainte ou révérée, méprisée ou fantasmée, offerte aux yeux hagards d’une foule inerte et décomposée, filtrée par des dizaines de milliers d’écrans de toutes tailles, loupes déformantes mais protectrices, accessibles à chacun et à tous… 78000 et des brouettes lirai-je quelques heures plus tard au bas de l’une des vidéos partagées par Rémy Buisine sur son compte Twitter, quasi l’équivalent d’un Stade de France les soirs de grands matchs… Du pain et des jeux, des blessés graves et peut-être un nouveau mort, le sacrifié ultime dont on secouera le nom devenu étendard au milieu du chaudron médiatique au bord de l’explosion… Si seulement il pouvait être tué en direct… Si la bavure pouvait être nette et le mort innocent… Si ce meurtre infâme pouvait être le fait de l’un de ces flics arborant un écusson illégal aux relents fascisants plutôt que d’un bleu jeté en première ligne un lanceur de balles entre les mains auquel il n’aurait été formé que la veille entre deux portes claquantes de sa caserne d’affectation… Sourdes sont la rage et la haine, sourde est la violence dont on a mille fois béni l’utilisation dans l’un ou l’autre de ces nouveaux saints temples de la Révolution

« 33, dites 33 ! » 33 comme le nombre des révolutions dans le beau titre de l’unique roman publié il y a quelques semaines par les éditions Métailié de Canek Sánchez Guevara, « Le petit-fils du T-Shirt« , comme il aimait rappeler que l’avaient surnommé les prêtres du nouveau dieu du temps qui le prenaient pour cible, psalmodiant jusqu’à l’écoeurement que non, décidément non, there is no alternative, T.I.N.A est bien l’unique horizon possible pour les générations à venir… Amen.
33 comme le nombre de sillons sur les galettes grand format de mon enfance… 33 et parfois un, sur lequel ripait le diamant de la platine, 33 tours rayés, comme la vie de La Havane sous la plume hallucinée de Canek, le rebelle, Canek l’anarchiste qui écrivait de lui même en 2010 sur le site du Nouvel Obs :

« Canek Sánchez est un oisif professionnel diplômé en Sciences du comportement urbain des rues de La Havane, nanti d’études élémentaires et supérieures acquises à Mexico, Monterrey, Oaxaca, Milan, Marseille, Barcelone et dans quelques autres banlieues. De nationalité apatride, il est détenteur de deux passeports, même si l’un d’eux ne lui sert à rien et l’autre plus ou moins. Il n’a pas de maison, pas de voiture, et sa solvabilité bancaire est nulle. On raconte qu’il n’a jamais voté. Il a publié plusieurs exercices, tous déplorables. La presse impérialiste et démagogue l’appelle « Le petit-fils du t-shirt« . À part ça – assure-t-il – c’est un homme. »

Autobiographie lapidaire que je pourrais sans peine reprendre à mon compte en changeant seulement quelques noms, définition de soi qui me renvoie aux premières pages de l’autre Cubain génial, le seul qui ait su, ces dix dernières années, remuer en moi toutes les couches de sédiments accumulées depuis trente ans, Guillermo Rosalès dans ce texte immense publié chez Actes Sud, Mon Ange, texte auquel sans cesse je reviens et plus encore sans doute lorsque gronde la folle envie du retour aux vieilles lunes du temps passé, comme si atones et définitivement privés d’imagination, nous ne pouvions, au mieux, qu’ahaner les antiques prières épuisées du rêve vaincu d’un autre monde possible… Comme si, au T.I.N.A des nouveaux maîtres nous n’avions rien d’autre à proposer que les mêmes impasses figées dans la boucle rayée du 33 tours de l’Histoire récente…


Comme si, le Che de Banksy, des dollars imprimés sur les rétines, était devenu la figure indépassable du 33 tours rayé d’une révolte à jamais condamnée à se singer elle-même, pauvre folle tournant en boucle entre les murs aseptisés d’un supermarché géant transformé en asile psychiatrique universel… Et en écoutant Erri de Luca – magnifiquement interviewé par Delphine Japhet pour À voix nue, sur France Culture – évoquer ces figures de l’adolescence auxquelles il restait fidèle encore aujourd’hui, je n’arrivais pas à me dire autre chose. Pourtant, en lisant Canek Sánchez Guevara, en restant attentif à percevoir ce qui pouvait émerger d’un désir, place de la République ces derniers mois, c’est tout autre chose qui se laisse entrapercevoir entre les lignes du discours des maîtres, rien, ou presque rien, juste une brèche, un diamant qui ripe sur le sillon pour sortir de sa course initialement programmée, la possibilité non pas d’une île mais d’une effraction dans le tempo de l’hymne de cette époque armée jusqu’aux dents pour résister à tout changement, quitte à en crever… Presque rien, un murmure peut-être, une discrète ritournelle qui au fil des jours pourrait coloniser nos têtes et nous laisser de nouveau croire qu’au milieu du désastre, un autre monde, notre autre monde, reste possible…

À lire, donc :

 33 révolutions… De Canek Sánchez Guevara chez Métailié (9€)

Mon Ange de Guillermo Rosalès chez Actes Sud (Babel)

À écouter :

À  Voix nue : 

Erri de Luca, l’écrivain des vents contraires sur  France Culture

À découvrir :

Banksy

Cul et ventre nus…

C’est l’injonction qui s’était mise à hurler dans ma tête au sortir de la petite douche improbable accrochée sur l’étroit balcon d’un quatrième étage barcelonais. Cul et ventre nus… Cette injonction de Bataille après celle qui me colonisait le crâne depuis des semaines, cette promesse de ne plus compter combien de vies dans ma vie désormais. Ne plus les compter pour ne plus à avoir à répondre aux accusations mille fois répétées d’instabilité, cet atavisme vociférateur, ce réflexe pavlovien de tous les assis englués dans le formol de leurs vies (si bien) faites, pour ne plus avoir à rétorquer que oui, c’était effectivement le prix à payer lorsqu’on ne se reconnaît d’autre maître que son propre désir. Le Désir, hein, aurais-je martelé, et non ces pathétiques petits ersatz, ces tristes vessies que le commun s’acharne à prendre pour des lanternes que sont définitivement les innombrables caprices de la jouissance. Mes changements de vies ne se résument pas à moi, ma bite et mon couteau. Je ne saute plus de lits en lits, ni de lubies en lubies depuis longtemps, ma vaine lutte contre la mort a fini par prendre d’autres formes.

J’avais piqué l’un des bureaux branlant qui s’entassaient dans la pièce du fond, entre les lits superposés et le clic-clac rescapé du milieu des années quatre-vingt-dix, là-bas, au bout de l’immense couloir sans doute carrelé à la même époque, peut-être même avant tant ce marron crémeux, un peu délavé, me rappelait les faïences bon marché des villas de la côte d’azur des années quatre-vingt. Comme celle ou j’avais grandi, dans l’une de ces autres vies que je ne voulais plus compter. 
Posé là, devant l’une des deux ouvertures de ce bow-window de fortune, extension de bric et de broc que seuls les pauvres et les marchands de sommeil savent inventer pour élargir de force l’espace vital qu’ils ont pu arracher au reste du monde, tentacule de favéla s’enchevêtrant aux autres, comme ces toit-terrasses de raccrocs qui s’étalaient désormais sous mes yeux, juste en contrebas de mon bow-window-douche-bureau dont l’appel étrange s’était transformé en une sorte d’injonction à l’urgence de laquelle il me semblait impossible de me soustraire… Comme s’il fallait ça, au moins, pour m’arracher à la longue torpeur où je m’étais lentement laissé couler ces derniers mois. Écrire, là, tout de suite, quitte à écrire n’importe quoi… Mais écrire, reprendre le flux âpre et lourd des mots qui se déversent en trombes, des phrases en rouleaux qui se replient puis se déploient sans que je ne sache jamais très bien ni pourquoi ni comment, que ma langue se mette à nouveau à charrier ce fardeau de sentiments et de pensées contradictoires amoncelées depuis des mois, heurtant avec toujours plus de violence la digue dressée de mon refus têtu de m’assoir à ma table, cul et ventre nus, d’y jeter cette sale peau que bien trop on vendu avant de venir s’y exténuer en vain. Reprendre le chemin de cet unique espace que je connaisse où pouvoir dire, ou tenter de dire la force politique d’un singulier déployé dans toute sa complexité face au rouleau compresseur d’une normalisation désormais portée par une société toute entière hantée par la peur…


Évidemment, comme à son habitude, goule insatiable dévorant le temps, Barcelone a englouti les heures au fond de sa gueule noire béante qui s’étire, énorme, des montagnes à la mer au-dessus de ses nuits. Mis à part ce début, arraché au planning hystérique des jours de festival, je n’ai plus rien inscrit, plus un seul mot, me contentant des quelques images capturé au pas de course dans les méandres de la ville d’août, qui s’étale, languide et moite, en attendant le retour dans son ventre de ses enfants qui l’ont fui. 

Llucia est à Majorque, comme les autres, aspirés par la fraîcheur de la côte, ne reste ici que ceux qui n’ont pas le choix et la horde rougissante des touristes du nord venus éprouver sur les planches des travées qui courent le long des plages, leurs corps augmentés par les lampes à bronzer et les kilos de fonte soulevés toute l’année dans l’air climatisé de ces roues pour rats humains qui ont surgit et se sont – comme les champignons après la pluie dans les sous-bois de mon repli montagneux – multipliées au cœur des centres urbains depuis les années quatre-vingt.

Non, en été, personne qui n’y soit obligé ne s’accroche à la fournaise bitumée où se consume sa vie le reste de l’année. Il faut être étranger à cette ville paradoxale pour le croire.

Je regrette que Llucia n’ait pu dégager le temps nécessaire pour écrire ce texte que je lui avais commandé l’année passée et dans lequel j’espérais qu’elle puisse nous dire quelque chose de ces paradoxes encore renforcés par l’accession à la mairie d’une Podemos et la victoire des indépendantistes catalans…

Refugees Welcome peut-on lire aujourd’hui encore sur la façade d’un bâtiment officiel à l’orée du Gothico et en même temps, rue Francisco Giner, dans Gracia qui préparait sa grande fête annuelle, c’est un arrêté municipal qui a clos le Switch Bar – Pocket Club où je voulais emmener A. qui du haut de ses quinze ans découvrait la nuit barcelonaise…


À deux cent cinquante kilomètres de là, exactement au même moment, la Féria de Béziers battait son plein malgré les menaces terroristes qui planent désormais comme des vautours au-dessus de chaque fête populaire. Tireurs d’élites embusqués sur ses toits, plots en béton pour bricoler des chicanes au milieu des avenues qui mènent au centre-ville, compagnies de CRS en renfort et militaires de l’opération Sentinelle pour garantir à chacun le droit inaliénable à cette soupape orgiaque où l’on pisse debout sous les pans de ses robes de soirée, vomit sur la blancheur immaculée de ses chemises d’Hidalgos, le drapeau de sa classe sociale non plus en berne mais baignant dans les flaques de sang des taureaux et les natures diverses des régurgitations de champagne et de sangria bon marché qui se fabrique et s’ingurgite par hectolitres quatre jours durant. #jesuisenterrasse hastaguions-nous cet hivers – autant par réflexe que par révolte – alors que nous n’avions pas même fini d’identifier les corps des morts du Bataclan.

Un mois après Nice, c’est l’État qui donnait les moyens à Robert Ménard, non seulement de garantir notre droit à la dépravation et à l’oubli dans le plus pur respect de nos traditions de serviles volontaires et opiniâtres, mais de pouvoir profiter de l’occasion pour mener son abjecte campagne publicitaire contre le journal régional avec, qu’on le veuille ou non, notre approbation tacite.

Comme si le maintien coûte que coûte de ces carnavals, de ces farces populaires mimant la liberté, était la condition sine qua non pour que rogner nos libertés fondamentales ou piétiner notre droit à la vie privée quotidiennement, deviennent des capitulations acceptées comme nécessaires pour vaincre les hommes de cette fantasmatique cinquième colonne qui, tapis dans l’ombre, nous guetteraient comme nous le vendent à grands coups d’abjections médiatiques tous les populistes sortis du bois alléchés par l’odeur du sang et de la peur mêlées…

Il y a longtemps que je ne vais plus à la Féria, je n’ai pas attendu qu’elle soit entre les mains de ce petit populiste abject et fier de lui pour la fuir. Non. Je l’ai fui parce qu’il y a longtemps que je n’ai plus besoin d’elle, ni de n’importe lequel de ses avatars, de toutes ces bonnes excuses pour friser le trou noir ou risquer de me vomir dessus. Parce que j’assume depuis longtemps de céder à ces pulsions sans le concours de la horde pour m’y soutenir, moins encore d’être prêt à quémander au plus abject connard le droit de me torcher la gueule le jour où vivre me tue un peu trop efficacement…

J’avais mis dans mon sac cette biographie de Hunter S. Thompson qui me suit un peu partout ces dernières années, le livre est en lambeaux, ses cahiers décousus, ses pages décollées et minées de tâches de crème solaire et de café, peut-être même de jus de tomate et de rosé. Évidemment, comme la plupart du temps je ne l’ai pas ouvert, mais peu importe, sa seule présence suffit à me rappeler sa délirante tentative de prendre le pouvoir à Aspen à la tête d’une armée de freaks et plus encore, sans doute, son génial article intitulé : Le Kentucky Derby est dépravé et dégradant dont la simple existence continue de me rappeler, un demi siècle plus tard, que dans le ventre mou de l’Occident, dans les méandres crasseux de ses profondeurs, vagissent encore, cruelles et monstrueuses, les hordes acéphales qui font le lit des pires salopards, de Trump à Ménard, avec le consentement coupable d’un reste qui peu bien bander ses muscles sous le poids de la fonte à défaut d’avoir le courage de s’y opposer…( je veux dire, ailleurs qu’au fond d’un canapé dans le salon cossus d’un loft de la petite ceinture ou avachi à la terrasse d’un bar branché.)


Mais qu’importe, l’honneur sera sauf, nous pourrons toujours hastaguer un autre truc vulgaire du genre #jesuisalaferiababy et – avec la bénédiction de l’évêché – les 500 000 moutons attendus malgré tout cette année, seront bien gardés…

Du feu aux larmes…Contre la République des cendres.

Ce texte, je l’ai écrit en novembre 2005 durant les émeutes. Dix plus tard le pire est arrivé.

Il est très imparfait, pourtant, point par point, je puis le défendre sans vaciller aujourd’hui encore… Je n’y aborde en profondeur ni la question de la Nation, ni celle de la langue. Pas assez d’espace à l’époque sur un blog pour convoquer, en plus Lévinas et Renan. Aujourd’hui c’est le temps que je dépense à produire « des armes », de l’édition numérique en l’occurrence, qui me fait défaut pour amender et compléter ce texte. Je vous le donne donc à lire, tel qu’il fut écrit, en écho au texte que je viens d’écrire suite au massacre du 13 novembre et aux résultats des élections régionales de ce début décembre 2015 qui paraîtra bientôt sous le titre : De la guerre ? Sans doute, oui… Mais laquelle ? Plaidoyer pour l’édition numérique. »

 Le visage de la rage. New-York 2013.

« Scènes de chaos, voitures brûlées, syndicats de police en appelant à la troupe, petites phrases assassines, hurlements, guérilla urbaine, mères éplorées, gamins au bord de l’apoplexie rageuse, gaz lacrymogènes à tirs tendus, flash-balls… Tout concorde à se laisser glisser dans le bain de haines et de peurs mêlées qui semble devoir engloutir tout intellect aux profits des intestins, toute pensée aux profits de nos épidermes…
Au cœur de cette folie, je ne cesse de penser que le mieux serait de mettre le pied sur le frein… Le pied sur le frein ? Oui, pour laisser filer le flot rugissant de la horde sociale s’entre-déchirant et revenir à la lecture… Rimbaud, Lautréamont, Baudelaire, Bataille, Joyce, Sollers (Eh oui, Sollers… surtout dans ces moments-là)

Pourquoi ?

Peut-être parce que le mouvement apparent n’est qu’illusoire, qu’il ne se passe, dans le fond, rien de nouveau. Que si l’on accepte de prendre un peu de recul sur les « évènements » en essayant de leur donner de la verticalité, leur rendre leur appartenance à l’Histoire donc… Les dates s ‘enchaîneraient-elles comme les perles sur leur fil…

1971 : Premier rapport ministériel sur les ghettos

1980/90 : Émeutes lyonnaises

1991/92/93… Idem

1995 : Attentats parisiens, Khaled Khelkal… « le potentiel terroriste de ces quartiers, même chez les « gaulois » »

… ETC

Et que si nous ne devions chercher qu’un seul lien commun, qu’une seule cause à la pérennité de la situation… L’évidence nous martèlerait : Temps du Nihilisme accompli, fuite du Désir en Politique !!!!
J’ai refait dix fois cette note, refusant de me laisser emporter par le flot de colère qui m’envahit à bon compte depuis douze jours maintenant. Je l’ai écrite et réécrite parce qu’il me semblait qu’être en accord avec mon éthique, celle qui me fonde, celle qui fait que, chaque matin, je suis capable de me regarder dans une glace sans éprouver de nausée ni de dégoût, demandait cette patience, cet effort de « containment » pour que puisse enfin s’articuler une réflexion utile et juste…
Une réflexion qui ouvre le champ des possibles, qui permette d’envisager un lendemain à ces nuits sanglantes et rageuses, qui s’offre comme tampon, comme bouclier aux déferlements des haines et des peurs qui ne peuvent nous mener qu’au pire…
Je suis profondément légaliste… De façon obsessionnelle parfois. Mais si je le suis, c’est parce que cela m’autorise à la désobéissance civile lorsque mon intime conviction me l’ordonne… Comme ce fût le cas en réponse aux lois Debré sur la dénonciation des étrangers séjournant sous mon toit… Par exemple…

Parce que je suis profondément légaliste, je condamne sans hésitation le « caillassage » d’un ministre de la République… Et ce, quel qu’il soit.

Je refuse que l’on entérine à si bon compte la violence rageuse de ces mômes égarés depuis si longtemps et qu’aucun d’entre-nous n’a fait l’effort d’aller chercher… Parce qu’à l’issue de ces nuits de furies et de sang, c’est eux qui auront à payer la note de cette folie tandis que nous dormirons sagement dans nos appartements. Parce que ce sont encore leurs mères qui sècheront leurs larmes amères dans la misère et l’abandon où nous, tous autant que nous sommes, les avons laissés et les laisseront encore…
Si ma note s’écrit dans ce sens c’est encore une fois parce que je refuse de céder à la facilité et à la complaisance… Et que dénoncer les actions du pouvoir en ces jours sombres participe de cette lâcheté-là… Le pouvoir œuvre dans la ligne qui est la sienne, en accord avec sa fonction et que nous n’avons pas le droit de jouer les vierges effarouchées devant les moyens qu’il déploie pour assurer la sécurité des biens et des personnes… D’autant que, à ce jour, et malgré les tirs à balles réelles, aucune bavure n’a encore été commise… Pour mémoire je voudrais que l’on se souvienne de 1986… Des blessures nombreuses… Et de la mort de M. Oussekine
Oui, parfaitement, la SÉCURITÉ, cette sacro-sainte SÉCURITÉ que toute la France a réclamé à cor et à cri en 2002, cette sécurité dont on a dénoncé l’absence et qui a servi à justifier, dans la bouche de tous les spécialistes, la montée du FN… Qui, une fois encore dans le contexte, se pose en alternative…
Je refuse que l’on oublie que des hommes et des femmes de « gauche » ont applaudi aux actions du ministre de l’Intérieur lors de son premier séjour place Beauvau…
Je refuse que l’on oublie « l’appel contre le racisme anti-blanc » lancé par nombre d’intellectuels après les « évènements » du 8 mars 2005

Et je refuse également que l’on oublie le non moins démagogique « manifeste des indigènes de la République » qui, pour servir des fins populistes et propagandistes a pris en otage une frange de la population française déniant ses droits fondamentaux… Niant son appartenance au corps citoyen…
Mais parce que je refuse aussi que l’on ne regarde pas au creux de la langue ce que nous avons tous accepté à bon compte :

la définition « Une » et qui vaut pour « Tous » aux mépris de la multitude d’individus uniques et normalement irréductible que chacun d’entre eux aurait le droit de faire valoir, soit : « les jeunes de quartiers » ce derrière quoi il faut entendre : « Le jeune de quartier »

l’emploi du mot « quartier » (difficile) dont l’origine remonte au XIIe siècle chez les vénitiens et les génois et qui définit : « une enclave commerciale autonome en territoire étranger »

Le non moins explicite mot Banlieue : « mis au ban à une lieue de la cité »
Mais aussi : « zones de non-droit » et donc de « non-devoir »
Mais je refuse également d’oublier que nous avons accepté l’assèchement de l’école de la République dans ces « zones d’enseignement prioritaires » au prétexte que ces enfants-là n’étaient pas « capables », pas à la « hauteur », pas en « mesure » de faire face, faisant d’eux, presque dès la naissance des sous-citoyens pour finalement proposer aujourd’hui… Ultime humiliation, la « discrimination positive » et l’abaissement de l’âge d’entrée en apprentissage soit d’entériner la définition condescendante que « nous » avons d’eux : « des moins-hommes » et des « moins-femmes »
Parce que je refuse d’oublier cette conversation que j’eus, il y a quelques années avec un responsable syndical et politique d’extrême gauche, doctorant en philosophie qui, à ma suggestion d’impliquer ces enfants laissés-pour-compte dans la restauration du Politique (en créant une antenne syndicale par exemple…) je me suis entendu rétorquer qu « Ils » étaient « incultes »(politiquement parlant… bien sûr…) « barbares » « incontrôlables » et qu’au mieux, il fallait se servir de leur misère plutôt que d’espérer leur investissement… Et je lis, là, juste sous mes yeux un trac du parti communiste qui me laisse coi de colère rentrée… Et je ne parlerai pas non plus du manifeste s’outrant de l’usage de la loi de 1955 dont nombre des signataires sont ceux-là même que je viens d’évoquer.
De même je tiens au souvenir que, depuis 1993/95, les crédits aux associations laïques œuvrant dans ces portions de territoire abandonnées par les pouvoirs publics n’ont cessé d’être réduits, obligeant peu à peu ces associations à céder le terrain aux caïds et aux « barbus ».

Mais également que cette même année 1995 a vu la France secouée par les terribles attentats parisiens… Et que les forces de polices en vinrent à abattre K.K… Dont on stigmatisa l’origine banlieusarde, usant de celle-ci pour dénoncer le « potentiel terroriste de ces quartiers, y compris chez les « gaulois » » !!!!!!!
Enfin, et plus généralement que depuis trente ans nous n’avons cessé d’appeler à ce que « On » et « Ils » fassent à notre place, désertant le Politique, pleurant sur les « descentes » de ces mômes agressant les « nôtres », devant les écoles ou dans les centres commerciaux, qu’une réponse soit donnée pour colmater les béances de nos angoisses existentielles… Voilà, depuis 2002, plus que jamais, mais dans une ligne somme toute sensiblement semblable, « On » et « Ils » répondent… Vulgairement, ça s’appelle un retour sur « désinvestissement »… Le nôtre… pas celui de Tartempion ou du voisin… non, non… Parce que comme toujours les militants des extrêmes n’ont pas lésiné… Ils sont allés au charbon… eux…
Si je n’excuse pas un instant l’actuel gouvernement de reprendre à son compte les pires propos que le peuple de France profère sous le manteau depuis plus de 20 ans (Au prétexte de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Ce qui revient à déverser dans l’escarcelle commune l’immondice qui, s’il est tu, ne l’est pas pour rien.)… Je ne nous en trouve pas à nous non plus… Non, pas la moindre… Dans le constat que je tire de la situation…
Nous qui nous définissons comme une « génération » de branleurs égotiques et dépressifs, cyniques à bon compte, désengagés et désintéressés de tout…
Si le fait de m’exposer ainsi assumant mes paroles, sans masque et sans fard ne devait receler qu’un seul bienfait, j’aimerais qu’il soit, non celui de formuler une théorie toute faite (à laquelle je ne sais croire) prête à penser, qui pourrait illusoirement s’apposer sur le Monde tel qu’il est, multiple ; mais d’essayer de renvoyer chacun à sa part de responsabilité, à ce qui fait de lui un être parlant, citoyen, adulte et responsable impliqué dans un Monde qui, qu’on le veuille ou non, est et restera le nôtre jusqu’à ce que mort s’ensuive… Et dans lequel, chacun de nos actes ou de nos non-actes, produit de l’effet.
Je n’ai pas l’illusion spiritualiste d’élaborer une pensée-monde qui agirait comme un « coagulateur » et pourrait ainsi le dire « Tout », seulement d’essayer d’en proposer une qui se reconnaît d’emblée comme « fragmentée », se sachant donc apte, au mieux, à dire un Monde « un » qui n’est « pas tout »…
Pour ceux qui voudraient voir en N. Sarkozy l’incarnation de tous nos maux et de tous les dangers, je répondrais que cet animal-politique-là n’est rien d’autre que le golem que nous nous sommes créé…

Le « plus-un » politique que la France ne cesse de se choisir depuis trois ans… Il est le miroir ingrat des lendemains de cuites et rien ne sert, dès lors, de regretter d’avoir bu… Il faut cesser de boire !!!

Et pour ce faire, il serait plus que temps d’entendre que nous ne pourrons pas faire l’économie du Politique… Quelles que soient nos couleurs ou nos affinités… La liberté… ça ne se reçoit pas en héritage avec la mention, « bon pour l’éternité »… ça se reconquiert et ça se défend, chaque jour, au un par un, au cas par cas, bien sûr, mais aussi ensemble lorsque les circonstances l’exigent…
J’ose espérer qu’à l’issue de ces « évènements », les hommes et les femmes de ces ghettos ne seront pas seuls pour ramasser les cendres… Dans le silence pesant laissé par nos chants contestataires retombés… Et le vide effroyable d’une solidarité déjà oubliée…
On se souviendra de ce qu’il en fût quelques mois après, lors des manifestations contre le CPE… On sait, depuis, que pour la majorité des Français, et une frange non négligeable des intellectuels, N. Sarkozy aura eu raison d’agir de la sorte… »

Dernière Danse…(work in progress.)

Our Dance                 Wax Tailor.

  

Cette nuit le temps et l’espace se sont compressés. Cette nuit, je marchais à New-York en 1989, « Our Dance » de Wax Tailor qui ne paraîtrait que seize ans plus tard, tournant en boucle dans ma tête, la sueur froide et aigre du manque coulant sur mon échine, la tension de mon bas ventre étrillant ma raison et embuant ma vision pour me jeter au cœur de cette nuit de juillet 1990, lorsque C. attendait de perdre le droit d’enfanter sur son lit de l’hôpital américain, une MST purulente empoisonnant ses organes, et que nos bouches s’entremêlaient dans la fumée du Palace, quelques heures avant ton dernier vol pour les Émirats, pour ce destin choisi de « chienne de prince », plutôt que n’importe quelle vie de « bétail prolétaire » voué aux humiliations subies… Cette nuit le temps et l’espace se sont compressés et ma mémoire a tressailli dans l’ombre, 25 ans après, frappée par ce shrapnel qui poursuivait sa course dans mes organes vieillis…